Rosa Luxemburg, militante socialiste et communiste.

Rosa Luxemburg (souvent retranscrit en français Rosa Luxembourg ) née le 5 mars 1871 à Zamość dans l’Empire russe (actuelle Pologne) et morte assassinée le 15 janvier 1919 à Berlin en Allemagne, est une militante socialiste et communiste, et une théoricienne marxiste.

Née sujette polonaise de l’Empire russe, elle s’exile en Suisse pour suivre des études, puis prend la nationalité allemande afin de poursuivre en Allemagne son militantisme socialiste. Figure de l’aile gauche de l’Internationale ouvrière, révolutionnaire et partisane de l’internationalisme, elle s’oppose à la Première Guerre mondiale, ce qui lui vaut d’être exclue du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD). Elle cofonde la Ligue spartakiste, puis le Parti communiste d’Allemagne. Deux semaines après la fondation de ce dernier, elle meurt assassinée à Berlin le 15 janvier 1919 pendant la révolution allemande, lors de la répression de la révolte spartakiste.

Ses idées ont inspiré des tendances de la gauche communiste et donné naissance, a posteriori, au courant intellectuel connu sous le nom de luxemburgisme. L’héritage de Rosa Luxemburg a cependant été revendiqué, de manière contradictoire, par des mouvances politiques très diverses.


L’intérêt de la jeune fille pour la politique est difficile à dater : la lecture des œuvres d’Adam Mickiewicz semble lui avoir donné le goût de l’idéalisme et lui avoir insufflé le désir de changer le monde. Dès sa sortie du lycée, elle intègre un groupe socialiste clandestin qui soutient le programme de l’organisation révolutionnaire Prolétariat et ambitionne de fonder un parti ouvrier. En 1889, le climat politique menaçant en Pologne l’incite à partir étudier en Suisse, où se retrouvent alors de nombreux étudiants polonais engagés et, plus largement, des révolutionnaires européens exilés.

Le 18 février 1889, arrivée en Suisse, elle se fait enregistrer à la municipalité d’Oberstrass, dans les environs de Zurich, en orthographiant son nom Luxemburg, retranscription plus « cosmopolite » qu’elle conserve par la suite. Elle loue une chambre chez un vieux militant socialiste allemand recommandé par des amis, Karl Lübeck, chez qui elle découvre la presse du SPD. Elle se lie à divers militants socialistes et rencontre, parmi les exilés politiques, le théoricien marxiste russe Gueorgui Plekhanov, qui l’intimide alors beaucoup. La jeune femme n’est pas encore sûre de l’étendue de sa vocation militante.

À l’automne 1890, Rosa Luxemburg fait la connaissance de Leo Jogiches, militant d’origine lituanienne qui bénéficie déjà d’une forte réputation dans le milieu socialiste. Rosa Luxemburg et Leo Jogiches entament une liaison, et la jeune femme abandonne, sous l’influence de son amant, l’étude des sciences naturelles au profit de l’économie, de la philosophie et du droit. La rencontre de Leo Jogiches bouleverse la vie de Rosa Luxemburg, qui s’adonne désormais tout entière à la politique, sans délaisser pour autant ses études. En 1892, elle entraîne Jogiches, qui se trouve alors isolé parmi les révolutionnaires russes, dans l’aventure de la création d’un parti politique polonais. Rosa Luxemburg s’écarte de Karl Marx sur la question de la souveraineté polonaise, à laquelle elle n’est pas favorable : pour elle, l’appartenance à une nation divise les ouvriers au lieu de les unir, et les ouvriers polonais et russes doivent au contraire unir leurs forces ; dans cette optique, le prolétariat polonais n’aurait rien à gagner dans son appartenance à un « État bourgeois » indépendant. La révolution en Pologne lui parait devoir s’inscrire dans un but plus large, celui du renversement de l’absolutisme en Russie : la renaissance de la Pologne en tant que nation aurait donc pour conséquence de retarder la fin du tsarisme en Russie, en allant à l’encontre de l’unité du prolétariat de toutes les nations de l’Empire russe. Pour Rosa Luxemburg, ce n’est qu’une fois ce but prioritaire réalisé, et une république démocratique substituée au tsarisme, que pourrait se réaliser une libération nationale polonaise, qui apporterait ensuite aux Polonais le droit de s’administrer eux-mêmes.

En 1893, Rosa Luxemburg fonde, de concert avec Leo Jogiches et Julian Marchlewski, la Social-Démocratie du Royaume de Pologne18 (SDKP, rebaptisée en 1900 Social-Démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie — Socjaldemokracja Królestwa Polskiego i Litwy, soit SDKPiL — lors de l’alliance avec des socialistes lituaniens) qui se pose en parti rival du Parti socialiste polonais (PPS), créé en 1892 et qui, au contraire, milite pour l’indépendance de la Pologne. La SDKP compte à ses débuts deux cents membres. Les subsides de la mère de Leo Jogiches aident à financer un journal, La Cause ouvrière, dont Rosa Luxemburg est rédactrice en chef, signant par ailleurs une grande partie des articles sous divers pseudonymes. En août 1893, Rosa Luxemburg fait sa première intervention en public au congrès de l’Internationale ouvrière, au cours duquel elle plaide pour la reconnaissance de la SDKP. Sa première tentative échoue, mais la SDKP est reconnue en 1896 par l’Internationale.

Le conflit entre PPS et SDKP s’envenime bientôt : Rosa Luxemburg attaque nettement le nationalisme du parti socialiste rival dans le journal parisien des exilés Sprawa Robotnicza (« La cause ouvrière ») et soutient en sens inverse que la Pologne ne peut retrouver son indépendance que par une révolution dans l’Empire allemand, en Autriche-Hongrie et en Russie. Priorité doit à ses yeux être accordée à la lutte contre la monarchie et le capitalisme dans toute l’Europe ; ce n’est qu’après la victoire des révolutionnaires que le droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes pourra se réaliser. Cette conviction constitue par la suite une partie de sa querelle avec Lénine qui regarde les mouvements de libération de la Pologne et des autres nationalités comme le premier pas vers le socialisme et souhaite les encourager. Rosa Luxemburg et Leo Jogiches vivent une vie militante très active, mais leur relation connaît des hauts et des bas : Jogiches, qui se consacre entièrement à ses activités révolutionnaires, est peu disponible pour une vie amoureuse stable tandis que Rosa Luxemburg aspire à une véritable relation de couple ; elle tend également à affirmer son indépendance face au caractère autoritaire de son compagnon. En 1896, la SDKP est démantelée en Pologne par une vague d’arrestations et La Cause ouvrière doit cesser de paraître. En 1897, Rosa Luxemburg est reçue à Zurich docteur magna cum laude, avec comme sujet de thèse le développement industriel de la Pologne. Sa thèse est rapidement publiée en Allemagne. En septembre de cette même année, sa mère meurt ; Rosa Luxemburg vit difficilement le fait de n’avoir pas été à ses côtés. À la fin des années 1890, le couple décide que Rosa Luxemburg ira s’installer en Allemagne, où Jogiches estime pouvoir trouver un auditoire politique plus conforme à ses aspirations en nouant, par l’entremise de sa compagne qui lui servira d’émissaire, des relations avec le Parti social-démocrate d’Allemagne.

En tant que sujette russe, Rosa Luxemburg court le risque d’être expulsée d’Allemagne pour raisons politiques : aussi contracte-t-elle un mariage blanc avec Gustav Lübeck21, le fils de Karl Lübeck, afin d’acquérir la nationalité allemande. Le mariage, dans lequel les deux époux ne voyaient qu’une formalité, ne pourra finalement être dissous qu’au bout de cinq ans de procédures légales pénibles. Elle entre en Allemagne sous le nom de Rosalia Lübeck22. Installée à Berlin, elle se familiarise rapidement avec le Parti social-démocrate (SPD) où elle multiplie les rencontres. Bientôt remarquée pour son énergie et son intelligence politique, elle est envoyée dès juin 1898 en Haute-Silésie – partie de la Pologne annexée par le Royaume de Prusse au XVIIIe siècle – pour présenter les idées socialistes auprès des ouvriers polonais à l’occasion des élections. Rosa Luxemburg fait ainsi ses débuts d’« agitatrice » politique, rôle qu’elle apprécie immédiatement. Les ouvriers, qui n’ont alors jamais rencontré de Frau Doktor, l’accueillent avec curiosité et sympathie. Coupée de son milieu familial, séparée de Jogiches par la distance, Rosa Luxemburg se lance avec passion dans ses activités politiques, malgré les difficultés de l’adaptation à la vie berlinoise et le net climat d’antisémitisme, qu’elle redécouvre en Allemagne après ses années zurichoises. Ses relations avec son compagnon, qui continue de demeurer en Suisse, deviennent difficiles : outre leur séparation géographique, Jogiches évolue vers la marginalité politique, et une certaine aigreur personnelle.

À partir de l’été 1898, Rosa Luxemburg se trouve impliquée dans la querelle réformiste qui éclate alors au sein de la social-démocratie allemande : le théoricien Eduard Bernstein remet en effet en cause l’orientation marxiste en préconisant l’abandon par la social-démocratie de sa ligne révolutionnaire et la transformation du SPD en un grand parti élargi aux classes moyennes. En septembre, Rosa Luxemburg publie en sept livraisons une série d’articles, Réforme sociale ou Révolution ?, qui réfute les thèses de Bernstein ; ce texte érudit, qui est publié en livre en 1899, lui permet de gagner en notoriété et de devenir directrice honoraire du journal Sächsiche Arbeiterzeitung, honneur qui n’avait jamais été dévolu à une femme. Quatre mois après son arrivée en Allemagne, Rosa Luxemburg connaît une notoriété croissante dans le milieu socialiste. Avec notamment Alexandre Parvus et Karl Kautsky, elle mène au congrès de Hanovre de 1899 l’offensive contre Bernstein, dont les thèses sont condamnées. Rosa Luxemburg semble avoir souhaité l’exclusion de Bernstein, mais ce dernier demeure au sein du SPD.

Désormais cadre reconnue pour sa compétence au sein du Parti social-démocrate d’Allemagne, Rosa Luxemburg travaille comme journaliste pour la presse socialiste, comme traductrice (elle parle yiddish, polonais, russe, allemand et français), et comme enseignante à l’école du SPD. Elle y donne des cours d’économie, d’histoire de l’économie, d’histoire du socialisme. Elle devient une amie de Karl Kautsky et de sa famille, et une confidente de Clara Zetkin. Entre-temps, ses relations à distance avec Leo Jogiches, dont l’activité politique est dans une impasse, continuent de se dégrader : en 1900, à la suite d’un ultimatum de Rosa Luxemburg, Leo Jogiches vient s’installer à Berlin, mais le couple continue de vivre séparé, Jogiches tenant à ce que leurs relations restent secrètes.

Outre ses activités au SPD, Rosa Luxemburg réactive la SDKPiL. Elle réalise des tournées de conférences à travers toute l’Europe. En 1903, elle devient membre du Bureau socialiste international, l’organe de coordination de l’Internationale ouvrière.

En juillet 1904, à son retour du congrès de l’Internationale, elle est arrêtée et condamnée à trois mois de prison pour avoir critiqué l’empereur Guillaume II dans un discours public : elle effectue sa peine dans la prison de Berlin-Zwickau, dans un certain confort, et profite de son incarcération pour lire de nombreux ouvrages. À cette même époque, Rosa Luxemburg s’oppose vivement aux thèses de Lénine : elle conteste l’idée léniniste d’une « insurrection armée », considérant que c’est en élevant la conscience des ouvriers et non en les armant que l’on doit préparer une révolte populaire. Elle s’oppose notamment aux conceptions de Lénine en matière de centralisation de l’autorité et de hiérarchie.

À la suite du Dimanche rouge, le 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg, la révolution éclate en Russie. Leo Jogiches quitte en février Berlin pour Cracovie, où il fonde une nouvelle publication de la SDKPiL. Il se rend ensuite à Varsovie pour y négocier une alliance avec le Bund, ce que Rosa Luxemburg, hostile à l’idéologie nationaliste des militants juifs, désapprouve vivement. Rosa Luxemburg rejoint temporairement Jogiches à Cracovie durant l’été, rejoint l’Allemagne, puis regagne à nouveau Varsovie en décembre, sous une fausse identité, pour y participer au mouvement insurrectionnel qui se déroule également dans la Pologne orientale. Arrêtée avec Leo Jogiches, elle frôle l’exécution. Un temps assignée à résidence, puis libérée sous caution en tant que citoyenne allemande, elle regagne Berlin en septembre 1906 ; sa liaison avec Leo Jogiches prend fin à cette époque. Jogiches, demeuré en Pologne, est condamné en janvier 1907 à huit ans de bagne en Sibérie mais il s’évade avant d’être déporté et rejoint les milieux de l’émigration politique polonaise à Berlin. En décembre 1906, le tribunal de Weimar condamne Rosa Luxemburg à deux mois de prison pour avoir, lors du congrès du SPD en 1905, incité le prolétariat allemand à suivre l’exemple révolutionnaire russe. Elle effectue sa peine en juin et juillet 1907.

Au congrès du SPD à Mannheim, en septembre 1906, Rosa Luxemburg contribue à constituer une gauche qui, en face d’une droite et d’un centre du parti désormais rapprochés, adopte une attitude révolutionnaire. Elle publie un pamphlet intitulé Grève de masse, Parti et syndicat, dans lequel elle combine ses expériences russes et allemandes et montre l’exemple d’une grève permanente, liée au sort de la révolution : pour Rosa Luxemburg, le processus révolutionnaire est un mouvement continu, où le parti peut jouer un rôle, mais sans prétendre à la direction de la classe ouvrière. Le parti doit se limiter à un rôle d’éclaircissement du prolétariat et, le jour de l’action venu, la distinction entre dirigeants et dirigés n’aura plus lieu d’être. Rosa Luxemburg dénonce également l’emprise, en Allemagne, de la bureaucratie syndicale, proche de l’aile droite du SPD et rongée par le « révisionnisme » (c’est-à-dire le réformisme). L’ouvrage de Rosa Luxemburg provoque un scandale au sein du SPD et dès 1907, ses relations avec le dirigeant du parti August Bebel sont irrémédiablement compromises. Avec Martov et Lénine, avec qui elle noue une alliance temporaire et de circonstance, elle amende et fait adopter par l’Internationale ouvrière une résolution sur la guerre, stipulant qu’en cas de conflit, le devoir de la classe ouvrière est de se soulever et par là, d’empêcher la guerre et de hâter la fin du capitalisme.

À la même époque, définitivement séparée de Jogiches, Rosa Luxemburg vit une liaison avec Costia Zetkin, un des fils de Clara Zetkin, de quinze ans son cadet : leur relation dure jusqu’en 1912.

Jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale, la renommée de Rosa Luxemburg ne cesse de croître dans les milieux politiques. Elle prend part à diverses polémiques au sein du SPD et de l’Internationale ouvrière : sa tendance à citer en exemple la révolution russe de 1905 indispose de nombreux dirigeants sociaux-démocrates allemands, qui craignent dans leur pays une situation comparable. Rosa Luxemburg est par ailleurs très critique envers le comportement des sociaux-démocrates russes, désunis de manière permanente par la scission entre bolcheviks et mencheviks. Soutenue par Karl Kautsky, elle contribue à faire adopter par le Bureau socialiste international une résolution condamnant l’attitude de Lénine. En 1910, une vive polémique l’oppose à Kautsky, jusque-là son ami personnel, au sujet du rôle du parti envers les ouvriers : Rosa Luxemburg continue de soutenir que les ouvriers doivent être poussés à prendre en main leur propre destin, la direction du parti leur cédant le pouvoir ; elle dénonce également les compromissions du SPD qui, en se refusant à revendiquer l’instauration de la république en Allemagne, devient un jouet des « partis bourgeois ». Kaustky sort nerveusement épuisé de la polémique qui l’oppose à Rosa Luxemburg ; les relations de cette dernière avec les dirigeants sociaux-démocrates allemands sont très dégradées. Au sein de la SDKPiL, elle participe à l’exclusion de Karl Radek, membre du comité de Varsovie qui s’opposait au comité central du parti polonais établi à Berlin.

Sur la question des nationalités, Rosa Luxemburg adopte un point de vue d’internationalisme intégral et s’oppose radicalement à toute forme de nationalisme, considérant que « dans une société de classes, la nation, en tant qu’entité socio-politique, n’existe pas ». Pour elle, la question nationale est une question seconde, soit une question tactique et non une question de principe. Le seul droit à l’autodétermination que la social-démocratie doit soutenir est, pour elle, celui de la classe ouvrière : dans son optique, la révolution socialiste internationale mettra fin à la domination nationale, comme à l’exploitation, à l’inégalité des sexes et à l’oppression raciale.

La révolution allemande de novembre 1918 permet à Rosa Luxemburg de sortir de prison : une amnistie politique est prononcée le 6 novembre ; elle-même est libérée le 10 et regagne seule Berlin, alors que la ville est en pleine effervescence révolutionnaire. Les dirigeants spartakistes se réunissent et fondent, après quelques difficultés pour trouver un imprimeur, un nouveau journal, Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge). Rosa Luxemburg y appelle le prolétariat d’Allemagne à poursuivre la révolution et à s’organiser pour en prendre la direction ; elle surestime alors l’engagement révolutionnaire des ouvriers allemands et sous-estime l’attrait que peuvent exercer sur eux des valeurs « bourgeoises » comme la propriété, le nationalisme ou la religion. Elle mène une existence harassante et, du fait de la distance entre la rédaction du journal et son appartement, est fréquemment obligée de coucher dans des hôtels.

La Ligue spartakiste, menée notamment par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, prône une radicalisation de la révolution et l’accès au pouvoir des conseils d’ouvriers et de soldats apparus fin 1918 dans toute l’Allemagne à l’occasion de la révolte populaire, pour former une « république des conseils ». Pour les spartakistes, la révolution doit désormais s’étendre à toute l’Europe avec le soutien de la Russie soviétique. Hostiles pour leur part à tout putschisme et à tout terrorisme de parti, Liebknecht et Rosa Luxemburg sont dépassés par l’utopisme des intellectuels et le radicalisme des ouvriers qui les suivent. Le SPD, qui a formé le gouvernement dirigé par Friedrich Ebert, souhaite au contraire une transition politique modérée afin d’éviter à l’Allemagne une situation du type russe. La tension politique est extrême et, le 6 décembre, des troupes gouvernementales occupent la rédaction de Die Rote Fahne. Une manifestation spartakiste est dispersée à coups de mitrailleuse, faisant treize morts et trente blessés. Les spartakistes sont finalement désavoués par ceux-là même qu’ils ambitionnent de mettre au pouvoir : le 16 décembre, le Congrès national des Conseils d’ouvriers et de soldats, seul pouvoir légitime aux yeux des spartakistes, se réunit et décide à la majorité qu’il ne lui appartient pas de décider du sort de l’Allemagne, et que cette tâche devra être confiée à une assemblée constituante élue au suffrage universel. Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ne sont pas autorisés à siéger au congrès, pas même avec voix consultative.

Le climat d’agitation révolutionnaire en Allemagne aboutit à la formation du Parti communiste d’Allemagne (KPD) : les spartakistes, ayant pris la décision de se séparer de l’USPD, forment le parti lors d’un congrès tenu du 30 décembre 1918 au 1er janvier 1919. Rosa Luxemburg, qui aurait pour sa part préféré la dénomination de « socialiste » à celle de « communiste » pour établir plus facilement des liens avec les révolutionnaires occidentaux, est mise en minorité sur ce point. Elle-même préfère continuer d’utiliser le seul nom de Ligue spartakiste pour désigner le parti. Karl Radek, vieil adversaire de Rosa Luxemburg, est alors présent clandestinement sur le territoire allemand en tant qu’émissaire de la Russie soviétique : il assiste au congrès fondateur du KPD et débat à cette occasion avec Rosa Luxemburg de l’usage de la terreur. Alors que Radek, comme les autres bolcheviks, juge la terreur indispensable pour préserver la révolution, Rosa Luxemburg se montre sceptique ; elle fait finalement adopter dans le programme du parti allemand un point qui s’oppose à toute pratique terroriste. Rosa Luxemburg et Paul Levi plaident pour la participation des communistes à l’élection de l’assemblée constituante, mais la majorité se prononce pour le boycott de ces élections. Rosa Luxemburg tente en vain de convaincre le congrès du KPD du danger que représente le refus de participer au processus électoral.

Début janvier 1919, l’agitation politique dans les milieux ouvriers tourne à l’affrontement ouvert quand le préfet de police Emil Eichhorn, membre de l’USPD, refuse de quitter son poste après le départ des indépendants du gouvernement et distribue des armes aux ouvriers radicaux. Karl Liebknecht, emporté par le mouvement, croit à la possibilité d’un soulèvement qui renverserait le gouvernement : une partie du KPD forme avec d’autres groupes, dans la nuit du 5 au 6, un comité révolutionnaire et décide de passer à l’insurrection. Rosa Luxemburg juge le mouvement totalement prématuré mais choisit de le soutenir par loyauté via ses articles dans Die Rote Fahne. Le soulèvement, spontané mais sans plan, direction ni organisation, échoue totalement : le ministre SPD Gustav Noske est chargé d’organiser la répression, qu’il confie aux corps francs. Les militaires écrasent l’insurrection avec une grande brutalité, tuant les spartakistes qui se présentent porteurs d’un drapeau blanc. Bientôt, tout Berlin est occupé par l’armée. Rosa Luxemburg fait paraître le 14 janvier 1919 son dernier article, amèrement intitulé L’Ordre règne à Berlin.

Le lendemain de la parution du dernier article de Rosa Luxemburg, des militaires se présentent à son domicile clandestin. Arrêtée, elle est conduite, en même temps que Wilhelm Pieck, à l’hôtel Eden qui sert de quartier-général provisoire à la division de cavalerie et de fusiliers de la garde : interrogée par le capitaine Waldemar Pabst, elle refuse de répondre aux questions de ce dernier. Des militaires l’emmènent ensuite pour l’escorter en prison. Alors qu’elle est dirigée vers la sortie de l’hôtel, elle est frappée à la tête à coups de crosse de fusils ; les soldats la font ensuite monter dans une voiture pour la conduire en détention. Alors que le véhicule a à peine parcouru cent mètres, Rosa Luxemburg est tuée d’une balle dans la tête par l’un des militaires, probablement le lieutenant Vogel qui commandait l’escorte. Son cadavre est jeté dans le Landwehrkanal. Un communiqué mensonger affirme ensuite qu’elle a été tuée par une foule de citoyens en colère. Karl Liebknecht, arrêté lui aussi, est également tué en sortant de l’hôtel Eden par l’escorte qui était censée l’emmener en prison.

Symboliquement, un cercueil vide représentant Rosa Luxemburg est enterré le 25 janvier en même temps que celui de Liebknecht et de 31 autres victimes de la répression. Leo Jogiches tente de découvrir la vérité sur la mort de Rosa Luxemburg : en mars, il est arrêté à son tour, puis tué, officiellement alors qu’il tentait de s’évader du quartier général de la police. Un corps identifié comme celui de Rosa Luxemburg est finalement repêché le 31 mai.

Les militaires responsables de la mort de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht sont traduits en justice pour maltraitances : le procureur Paul Jorns plaide cependant les circonstances atténuantes en raison de leurs excellents états de service. Le soldat Runge, qui avait frappé Rosa Luxemburg à la tête, est condamné à deux ans et deux semaines de prison pour « tentative de meurtre », et le lieutenant Vogel à deux ans et quatre mois pour s’être débarrassé du cadavre et avoir fait un rapport incorrect. Vogel s’évade ensuite en bénéficiant de complicités et vit quelque temps à l’étranger en attendant une amnistie. Runge déclarera plus tard avoir accepté d’endosser tous les torts en échange d’une condamnation légère, il demandera par la suite au chancelier Hitler une compensation pour sa condamnation et se verra accorder par le régime nazi la somme de 6 000 marks. Durant les années qui suivent la mort de Rosa Luxemburg, Paul Levi, un temps chef du KPD avant d’être écarté par l’Internationale communiste, se bat pour empêcher que les assassinats de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ne soient amnistiés et pour dénoncer le truquage de l’enquête. En 1928, il assure la défense d’un éditeur que le procureur Jorns poursuivait en diffamation pour avoir publié un article l’accusant d’avoir truqué l’enquête Luxemburg-Liebknecht. Levi parvient à prouver que Jorns a détruit des preuves des deux meurtres, et obtient qu’il soit jugé coupable d’avoir couvert les assassins. Jorns fait appel et il est par la suite dédommagé par le régime nazi pour ses ennuis judiciaires. Dans une interview accordée en 1959, Waldemar Pabst déclare que la mort de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg était dûment planifiée. En 1962, commentant officiellement les déclarations de Pabst, le gouvernement ouest-allemand qualifie les assassinats de Liebknecht et Rosa Luxemburg d’« exécutions en accord avec la loi martiale ».

L’ouvrage théorique de Rosa Luxemburg Introduction à l’économie politique est publié après sa mort par les soins de Paul Levi. Sa tombe se situe au cimetière central de Friedrichsfelde de Berlin, où un hommage lui est rendu chaque deuxième dimanche de janvier. En mai 2009, Michael Tsokos, directeur de l’institut médico-légal de l’hôpital Charité de Berlin, annonce la découverte dans les sous-sol de l’institut, du corps d’une femme aux caractéristiques physiques fortement similaires à celles de Rosa Luxemburg. Il y aurait selon lui des doutes importants sur l’identité du corps reposant au cimetière de Berlin, devenu chaque année un lieu de recueillement pour des milliers de personnes.

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Sources : Wikipédia, YouTube.

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