Nicolas de Condorcet, philosophe, homme politique et éditeur.

Nicolas de Condorcet est un mathématicien, philosophe, homme politique et éditeur français, représentant des Lumières, né le 17 septembre 1743 à Ribemont en Picardie et mort le 29 mars 1794 à Bourg de l’Égalité (aujourd’hui Bourg-la-Reine).

Il est célèbre pour ses travaux pionniers sur la statistique et les probabilités, son analyse des modes de scrutin possibles — le « paradoxe de Condorcet » — ainsi que par ses écrits philosophiques et son action politique, tant avant la Révolution que sous celle-ci. Siégeant parmi les girondins, il propose une refondation du système éducatif ainsi que du droit pénal. La Convention nationale ordonne son arrestation en 1793 et, après s’être caché pendant neuf mois à Paris, il tente de fuir mais est rapidement arrêté : on le place dans une cellule où il est retrouvé mort le surlendemain.

Né à Ribemont, il est l’un des descendants de la famille Caritat. Les Caritat tiennent leur titre de la ville de Condorcet (Dauphiné) dont ils sont originaires. Il est âgé d’un peu plus d’un mois lorsque son père meurt le 22 octobre 1743 lors de manœuvres en Alsace. Sa mère, Marie Madeleine Catherine Gaudry, qui est très dévote et qui a voué son enfant à la Vierge, l’élève et l’habille en fille jusqu’à ses 9 ans, âge auquel elle confie son éducation à un précepteur jésuite à domicile. Puis, grâce à l’intervention de son oncle paternel Jacques de Condorcet (1703-1783) évêque de Gap, Auxerre puis Lisieux, Condorcet est formé à 11 ans au collège des Jésuites de Reims. Enfin il est envoyé à 15 ans au collège de Navarre à Paris. Par réaction à cette éducation religieuse, il va faire partie de la première génération des idéologues.

Condorcet se distingue rapidement par ses capacités intellectuelles. Les premières distinctions publiques qu’il reçoit sont en mathématiques. À l’âge de 16 ans, ses capacités d’analyse sont remarquées par d’Alembert et Clairaut. C’est à cet âge qu’il soutient sa thèse de mathématiques. Il refuse la carrière militaire à laquelle sa famille le destine, pour se consacrer à celle de mathématicien1. Bientôt, il devient l’élève, l’ami et finalement le légataire universel de d’Alembert (1717-1783).

Condorcet, carte maximum, Bourg-la-Reine, 24/06/1989.

De 1765 à 1774, il se concentre plus particulièrement sur les sciences. En 1765, il publie son premier travail sur les mathématiques, intitulé Essai sur le calcul intégral, qui reçoit un accueil très favorable. Dès 1767-1769, il écrit ses premiers articles sur l’arithmétique politique et le calcul des probabilités, défrichant ainsi la nouvelle discipline statistique. Condorcet est influencé par les savants des Lumières de l’Italie du Nord et par leurs essais de formalisation du réel (Cesare Beccaria, les Pietro et Alessandro Verri, Paolo Frisi, etc.). Il envisage ainsi des calculs en matière de jurisprudence (voir le texte inachevé « Sur les lois criminelles en France »). Mais il faut attendre 1784 pour que Condorcet développe une théorie d’ensemble de l’arithmétique politique.

Le 25 février 1769, soutenu par d’Alembert, il est élu à l’Académie royale des sciences.

En 1772, il publie de nouveaux travaux sur le calcul intégral, unanimement acclamés. Peu après, il se lie d’amitié avec Turgot, alors intendant du Limousin, puis contrôleur général des finances de 1774 à 1776.

De 1771 à 1774, Condorcet est un des seuls philosophes, avec Voltaire, à soutenir la réforme antiparlementaire du chancelier Maupeou6. Mais c’est à partir de 1774, que Condorcet s’engage autant dans les mathématiques que dans la philosophie et la politique.

Il soutient les réformes entreprises par Turgot au contrôle général des finances. La première année, il écrit essentiellement des pamphlets, défendant les idées des amis de Julie de Lespinasse. En 1775, Turgot le nomme inspecteur général de la Monnaie. Condorcet s’installe à Paris à l’Hôtel de la Monnaie, où sa mère et son oncle maternel Claude Nicolas Gaudry le rejoignent. Condorcet est chargé d’une expertise sur les canaux (en particulier un projet de canal souterrain en Picardie) avec Charles Bossut et d’Alembert. Cette expertise « présente un épisode de la lutte du parti philosophique face aux ingénieurs des ponts et chaussées ». Il faut alors mesurer non seulement la résistance que présente le fluide face au bateau, mais aussi calculer le rapport du coût aux bénéfices. Avec Turgot, il propose aussi une réforme de la jauge, visant à évaluer le contenu des navires afin d’établir une juste fiscalité. Celle-ci se heurte à l’opposition de la Ferme générale et de la Cour des aides, ainsi que de Lavoisier. En 1776, Turgot est démis de son poste de contrôleur général. Condorcet choisit alors de démissionner de son poste d’inspecteur général de la Monnaie, mais sa démission est refusée et il reste en poste jusqu’en 1791. Plus tard, Condorcet écrira la Vie de M. Turgot (1786) où il exposera le bien-fondé des théories économiques de Turgot.

Les années suivantes, il prend la défense des droits de l’homme et soutient les droits des minorités, dont ceux des femmes, des Juifs et des Noirs (il adhère à la Société des amis des Noirs). Son aspiration à une réforme de la justice l’amène à fréquenter le président Dupaty. Il fait la connaissance de sa nièce, Sophie de Grouchy, qu’il épouse en 1786 au château de Villette. Sophie de Condorcet est aussi la sœur du futur maréchal de Grouchy, la belle-sœur de Louis-Gustave Le Doulcet de Pontécoulant, et la nièce du parlementaire Fréteau de Saint-Just.

Condorcet soutient aussi les idées novatrices des États-Unis tout juste indépendants, et propose en France des projets de réformes politiques, administratives et économiques.

Les qualités intellectuelles de Condorcet sont reconnues dans plusieurs académies grâce au soutien de d’Alembert. En 1769, il est élu à l’Académie des sciences dont il devient le secrétaire adjoint en 17739 puis le secrétaire perpétuel en 177610. En 1782, il est élu à l’Académie française contre Bailly, candidat soutenu par Buffon : son discours de réception fait l’objet d’un long compte-rendu dans le Mercure de France par son ami Garat.

Il s’intéresse alors au « Rapport sur un projet pour la réformation du cadastre de Haute-Guyenne de 1782 », problème scientifique qui soulève deux types d’enjeux : comment effectuer l’opération d’arpentage ? comment estimer à leur juste valeur les terres ? Il avait préalablement écrit l’article sur l’arpentage dans le Supplément paru en 1776. Or, selon la théorie physiocrate en vigueur, l’impôt juste est proportionnel au produit net agricole, exigeant donc un cadastre précis et rationnel qui n’existait pas encore.

À partir du printemps 1785, il milite auprès des politiques afin que l’arithmétique politique soit enseignée comme science à part entière, et lui donne un rôle central en ce qui concerne l’instruction publique ; celle-ci sera l’ancêtre de la statistique moderne.

Condorcet voit dans la Révolution la possibilité d’une réforme rationaliste de la société. Après la prise de la Bastille, il est élu au conseil municipal de Paris. En 1790, il fonde avec Emmanuel-Joseph Sieyès la Société de 1789 et dirige le Journal de la Société de 1789, la Bibliothèque de l’homme public (1790-1792), la Chronique de Paris (1792-1793) et le Journal d’instruction sociale (1793). Il prend en outre une part active à la cause des femmes, en se prononçant pour le droit de vote des femmes dès 1788 dans Les lettres d’un bourgeois de New Haven puis dans le Journal de la Société, et en publiant en 1790 De l’admission des femmes au droit de cité. Jamais un État démocratique n’a réellement existé selon lui, puisque « jamais les femmes n’ont exercé les droits de citoyen ». En se référant à La Déclaration des Droits (1789), il dénonce le viol du principe de l’égalité en droits dont les femmes sont victimes. Il déconstruit toute l’argumentation commune qui vise à écarter les femmes des droits de cité : il n’y a pas de femmes de génie ? C’est parce que les femmes n’ont pas accès à l’éducation ; en outre, la plupart des citoyens ne sont pas des génies et il existe des femmes plus intelligentes que certains hommes auxquels on ne songe pas à retirer les droits civiques. Quant aux différences entre les deux sexes, elles ne sont pas « naturelles » mais construites socialement par l’éducation et des lois iniques. Dominique Godineau note qu’il est difficile de mesurer l’écho rencontré par ces prises de position, « il n’est pas impossible que, sans être explicitement cité, il ait influencé les écrits « féministes » postérieurs (Gouges, Aelders, Guyomar…) ». Il est en tout cas un des maîtres à penser des jeunes nobles libéraux comme le chevalier de Pange ou André Chénier.

En 1791, il est élu député de Paris au sein de l’Assemblée nationale législative, dont il devient secrétaire. Il est l’un des inspirateurs de l’établissement du système métrique : la proposition de Talleyrand à l’Assemblée nationale constituante, provient largement de ses conseils, qui font suite à ses travaux sous Turgot. Aux côtés de Borda, Laplace, Lagrange et Monge, il fait ainsi partie de la Commission nommée par l’Assemblée et qui doit déterminer quelle mesure utiliser, notamment entre l’alternative de la mesure du pendule ou la mesure du quart du méridien. Le 26 mars 1791, l’Assemblée décrétait le « mètre » comme unité nationale et étalon du système unifié de poids et mesures devant remplacer la multitude des unités utilisées en France. La longueur du mètre était établie comme égale à la dix millionième partie du quart du méridien terrestre, ce qui concordait avec le projet des Lumières et celui de l’édification, par la Révolution, d’un ordre rationnel, en ce qu’il s’agissait, selon ses promoteurs, d’une « unité qui dans sa détermination, ne renfermait rien ni d’arbitraire ni de particulier à la situation d’aucun peuple sur le globe ».

Condorcet lance le mouvement de l’éducation permanente qui doit permettre à tout citoyen de se former tout au long de sa vie. En avril 1792, il présente un projet de réforme du système éducatif visant à créer un système hiérarchique1, placé sous l’autorité d’hommes de savoir, qui agiraient comme des gardiens des Lumières et qui, indépendants du pouvoir, seraient les garants des libertés publiques. Le projet est jugé contraire aux vertus républicaines et à l’égalité, livrant l’éducation de la Nation à une aristocratie de savants.

Les 19 et 24 juin 1792 est adopté un décret17, pris sur la proposition de Condorcet, qui dispose que : « L’Assemblée nationale, considérant qu’il existe dans plusieurs dépôts publics, comme à la bibliothèque nationale, dans les greffes des chambres des comptes, dans les archives des chapitres, etc., des preuves et des titres généalogiques qu’il serait dispendieux de conserver, et qu’il est utile d’anéantir, décrète qu’il y a urgence.  L’Assemblée nationale, après avoir décrété l’urgence, décrète ce qui suit :/ Art. 1er. Tous les titres généalogiques qui se trouveront dans un dépôt public, quel qu’il soit, seront brûlés. Les directoires de chaque département seront chargés de l’exécution du présent décret, et chargeront des commissaires de séparer ces papiers inutiles des titres de propriété qui pourraient être confondus avec eux dans quelques-uns de ces dépôts. »

En septembre 1792, il est réélu député de l’Aisne à la Convention nationale. Il y siège avec les Brissotins. Il est également membre du comité de constitution qui adopte à peu près sans modifications le projet de constitution qu’il a rédigé mais qui n’est finalement pas adopté par l’Assemblée.

Condorcet se trouve bientôt en mauvaise posture. Deux courants de pensée s’affrontent quant à la manière de réformer l’État français : les girondins, et les Montagnards, ces derniers dirigés par Robespierre. En tant que girondin et opposé à la peine de mort, Condorcet vote contre l’exécution de Louis XVI, prônant la condamnation aux galères à vie, idée qu’il est d’ailleurs l’un des seuls à défendre.

Les girondins perdent le contrôle de l’Assemblée en faveur des jacobins, en 1793. Le jacobin Marie-Jean Hérault de Séchelles propose alors une nouvelle constitution, très différente de celle de Condorcet. Mais celui-ci la critique, ce qui le fait condamner pour trahison. Le 8 juillet 1793, sur proposition du conventionnel montagnard François Chabot, la Convention vote un décret d’arrestation contre lui.

Averti par Cabanis du décret d’arrestation à son encontre, Condorcet est contraint de se cacher et trouve refuge pendant neuf mois dans la demeure de Rose Marie Boucher veuve du sculpteur Louis François Vernet, rue Servandoni (Paris), où une plaque commémorative lui rend désormais hommage. Il en profite pour écrire l’un de ses ouvrages les plus appréciés par la postérité, l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, qui fut publié après sa mort, en 1795. Le 25 mars 1794, il quitte sa cachette, convaincu de ne plus y être en sécurité et d’être un trop grand danger pour Mme Vernet, sa généreuse hôtesse. Il tente de fuir Paris. Il fait une halte à l’estaminet de Louis Crespinet, rue Chef-de-Ville à Clamart. Il y commande une omelette, plat réputé populaire, mais à la question de la servante « De combien d’œufs ? », il aurait répondu « douze ». Peu crédible et jugé suspect, il est arrêté, conduit devant la sacristie de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul où siège le comité de Surveillance et mis en prison à Bourg de l’Égalité (aujourd’hui Bourg-la-Reine). On le retrouve mort deux jours plus tard, dans sa cellule. Les circonstances de sa mort restent énigmatiques (suicide par un poison issu d’une bague qu’il portait, meurtre ou accident vasculaire cérébral, attaque dont il avait été victime deux ans auparavant…).

Voir aussi cette vidéo :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.