Les Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata (Algérie, 1945).

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Les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont des répressions sanglantes qui suivent les manifestations nationalistes, indépendantistes et anticolonialistes survenues le 8 mai 1945 dans le département de Constantine pendant la colonisation française de l’Algérie. Ces évènements se déroulent pendant le mandat du président du gouvernement provisoire de la République française, celui de Charles de Gaulle. Ils durent sept semaines et prennent fin le 26 juin 1945.

Pour fêter la fin des hostilités de la Seconde Guerre mondiale et la victoire des Alliés sur les forces de l’Axe en Europe, un défilé est organisé. Les partis nationalistes algériens, profitant de l’audience particulière donnée à cette journée, appellent à des manifestations pour rappeler leurs revendications. Les manifestations sont autorisées par les autorités à la condition que seuls des drapeaux français soient agités. À Sétif, après des heurts, un policier tire sur Bouzid Saâl, un scout musulman âgé de 26 ans, tenant un drapeau de l’Algérie, et le tue, ce qui déclenche plusieurs émeutes et actions meurtrières des manifestants, avant que l’armée n’intervienne.

Il y a cent deux morts parmi les Européens. Le nombre des victimes algériennes, difficile à établir, est encore sujet à débat soixante-dix ans plus tard. Les autorités françaises de l’époque fixent le nombre de tués à 1 165 (rapport du général Duval). Le gouvernement algérien reprend, par la suite, le nombre de 45 000 morts avancé par le Parti du peuple algérien (PPA). En juillet 1945, devant l’Assemblée, il est demandé au ministre de l’Intérieur d’annoncer 15 000 victimes. Les estimations récentes des historiens vont de 5 000 à 30 000 morts.

Commémorée chaque année en Algérie, « la tentative insurrectionnelle avortée de 1945 a servi de référence et de répétition générale à l’insurrection victorieuse de 1954 » et même de « premier acte de la guerre d’Algérie ». L’ambassadeur de France en Algérie, dans un discours officiel à l’université de Sétif en février 2005, a décrit cet événement comme une « tragédie inexcusable ».


À Sétif, une manifestation nationaliste, géographiquement séparée des manifestations officielles, est autorisée à condition qu’elle n’ait pas de caractère politique : « aucune bannière ou autre symbole revendicatifs, aucun drapeau autre que celui de la France ne doit être déployé. Les slogans anti-français ne doivent pas être scandés. Aucune arme, ni bâtons, ni couteaux ne sont admis ».

Cette manifestation commence à envahir les rues dès 8 h, estimée à plus de 10 000 personnes, chantant l’hymne nationaliste Min Djibalina (De nos montagnes), défile avec des drapeaux des pays alliés vainqueurs et des pancartes « Libérez Messali », « Nous voulons être vos égaux » et « À bas le colonialisme ». Vers 8 h 45 surgissent des pancartes « Vive l’Algérie libre et indépendante » et en tête de la manifestation Aïssa Cheraga, chef d’une patrouille de scouts musulmans, arbore un drapeau vert et rouge. Tout dérape alors : devant le café de France, avenue Georges Clemenceau, le commissaire Olivieri tente de s’emparer du drapeau, mais est jeté à terre. Selon un témoignage, des Européens en marge de la manifestation assistant à la scène se précipitent dans la foule. Les porteurs de banderoles et du drapeau refusent de céder aux injonctions des policiers. Des tirs sont échangés entre policiers et manifestants.

Un jeune homme de 26 ans, Bouzid Saâl, s’empare du drapeau (blanc et vert avec croissant et étoile rouges, couleurs et symbole qui deviendront, en 1962, le drapeau officiel de l’Algérie) mais est abattu par un policier. Immédiatement, des tirs provenant de policiers provoquent la panique. Les manifestants en colère s’en prennent aux Français, au cri de « n’katlou ennessara » (« tuons les Européens », le mot nessara signifiant « chrétiens »), et font en quelques heures 28 morts et 48 blessés chez les Européens. Il y aurait de 20 à 40 morts et de 40 à 80 blessés chez les « indigènes ». Albert Denier, secrétaire local du Parti communiste algérien, a les deux mains tranchées à coup de serpe par des émeutiers l’ayant pris pour un colonialiste en raison de son chapeau. Selon Le Maitron, il subit plutôt, après-coup, une amputation médicale en raison de ses blessures aux poignets.

L’armée fait défiler les tirailleurs algériens, qui n’ont pas tiré, mais, alors que l’émeute se calme à Sétif, dans le même temps, des émeutes éclatent aux cris du « djihad » dans la région montagneuse de petite Kabylie, dans les petits villages entre Bougie et Djidjelli. Des fermes européennes isolées et des maisons forestières sont attaquées et leurs occupants assassinés, souvent dans des conditions particulièrement atroces.

Le mouvement s’étend très rapidement, et, l’après-midi même à Guelma, une manifestation s’ébranle. À 16 h, les manifestants démarrent du cimetière Kermat (place des figuiers). Ils ont pour consigne de ne pas porter d’armes blanches. Ils sont de 1 500 à 2 000 jeunes et enfants de Guelma, et de 400 à 500 paysans des douars des environs venus pour le marché. Ils arboraient les drapeaux de la France, des alliés et de l’Algérie et des pancartes « Vive la démocratie », « Vive l’Algérie », « Libérez Messali », « Vive la charte transatlantique » ou encore « À bas le colonialisme ». Les manifestants marchaient en ordre, et chantaient l’hymne nationaliste Min Djibalina, en criant à intervalles réguliers « Vive la liberté algérienne », en soulevant l’index de la main droite, symbole du monothéisme musulman (tawhid). À 18 h 30, le cortège arrive à la place Saint-Augustin, au centre-ville, où venaient de s’achever les cérémonies officielles françaises de célébration du 8 mai que suivaient la plupart des chefs des AML de Guelma à partir du café glacier de Mohamed Reggui. Les Français furent effrayés par le bruit de la manifestation arrivée en plein quartier européen, notamment le sous-préfet André Achiary. Il se précipita, en compagnie du premier adjoint au maire socialiste Marcel Champ, du militant communiste Fauqueux, de l’instituteur socialiste Henri Garrivet (futur maire), du président du consistoire israélite Attali, et de huit policiers, et dix gendarmes. Le préfet demanda aux jeunes de se disperser. Les 40 scouts de la troupe Enoudjoum figuraient en costume au premier rang. Mais sous la pression des derniers rangs, le cortège continua d’avancer, Achiary fut bousculé par Ali Abda (20 ans) et frappé par un manifestant. Achiary sortit son revolver et tira un coup en l’air, sur le drapeau algérien, qu’il arracha. Les policiers et les gendarmes l’imitèrent, puis chargèrent. Le secrétaire des AML de Millésimo, Mohamed Salah Boumaaza, fut tué d’un coup de feu, et six autres musulmans furent grièvement blessés. Alors il y eut un mouvement de panique parmi les manifestants. Les jeunes fuyaient, les gendarmes les suivaient, les frappaient et tiraient en l’air. Des coups de feu étaient tirés également des maisons sur les manifestants. Il y eut beaucoup de blessés, dont un mortellement blessé qui décéda à minuit. Les manifestants sont refoulés hors Guelma. Les officiers de garnison occupèrent alors les carrefours en faisant des barrages (avec mot de passe), les cafés furent fermés et un couvre-feu fut instauré.

Achiary ordonna l’arrestation des membres du bureau des AML qui étaient au café glacier. La police arrêta en premier Ali Abda et son frère aîné Smaïl, membre du PPA et chef de la section AML de Guelma et leur père Amor. Ils furent brutalisés et la maison pillée. Les policiers saisirent ainsi les archives de la section des AML de Guelma, et dressèrent les listes des membres des AML qui seront arrêtés. Les AML Mohamed Oumerzoug, sergent de réserve, Abdelmadjid Ouartzi, Ahmed Douaouria, Smaïl Belazoug, Mohamed Baddache et Mohamed Boulouh furent arrêtés également le jour même à leur domicile et enfermés dans le « cachot de la mort » à la gendarmerie où ils furent torturés par les miliciens et policiers.

Au village Millésimo, le garde champêtre Blanc aurait arrêté les frères Boughalmi et Ali Drare, qui n’étaient pourtant pas membres du comité local des AML. Les colons miliciens de la commune les auraient exécutés au milieu du village, pour l’exemple, et auraient pillé leur ferme.

Pendant toute la nuit des patrouilles de gendarmes et de soldats circulèrent dans la ville de Guelma. Des mitrailleuses furent placées à chaque carrefour.

Le sous-préfet dispose de trois compagnies de tirailleurs en formation, tous musulmans. Il consigne la troupe et fait mettre les armes sous clés. Un bataillon d’infanterie de Sidi-Bel-Abbès, convoyé par des avions prêtés par les Américains, arrive le 9 mai dans la journée pour évacuer des petits villages d’« Européens » qui sont encerclés par les émeutiers.

Achiary officialise la milice « comité de vigilance » pour mater la « révolte intérieure des arabes » il déclare : « J’estime les événements assez graves pour, compte tenu de l’insuffisance de mes moyens, recourir à l’aide des hommes valides de la ville ». La milice rassembla officiellement 280 hommes. 78 miliciens disposaient d’armes de guerre et 120 hommes étaient armés de fusils de chasse.

Dans des fermes isolées des environs de Guelma , 11 Européens sont tués le 9 mai en signe de représailles par la population musulmane.

Le 8 mai 1945, jour de marché et il n’y a pas de défilé prévu pour la fin de la Seconde Guerre mondiale. Rassemblement de près de 10 000 personnes. Le lendemain vers midi, l’armée française tire sur la population de Kherrata et des villages avoisinants, suivi après par les tirs du bateau-croiseur Duguay-Trouin sur les crêtes des monts de Babor34. Vers 22 h, la légion étrangère arrive à Kherrata.

La répression est massive et dure jusqu’au 24 mai : Des centaines de personnes ont été abattues une à une avant d’être jetées mortes ou vivantes dans les ravins profonds des gorges de Kherrata.

Le témoignage de Marcel Lavie, minotier à Héliopolis, est instructif sur l’état de panique des Européens : « Dès la fin du méchoui du 8 mai, je décide de transformer le moulin neuf pour abriter la population d’Héliopolis, et tous les colons des environs que j’ai pu joindre. Au cours de l’après-midi, je fais construire un réseau de barbelés, long de 300 mètres, électrifié sous 3 000 volts et alimenté par le groupe électrogène de la minoterie. Meurtrières percées dans les murs d’entrée, portes obstruées par des herses renversées sur six mètres de profondeur et défendues par des feux croisés. La population protégée a vécu dans ces conditions pendant un mois jusqu’à ce que l’ordre soit rétabli ».

Des violences contre les Européens se produisent dans le Constantinois, surtout dans les fermes isolées. Des femmes sont violées, des meurtres et des mutilations sont commis.

L’historien Jean-Pierre Peyroulou indique : « La plupart furent des colons ou de petits fonctionnaires, conformément au peuplement dans les régions rurales. Ils furent souvent mutilés : égorgement, émasculation, éviscération, pieds et mains coupées. Ces meurtres, accompagnés de ces marques sur les corps, résultèrent de la révolte d’une société paysanne très pauvre et très fruste, libérant une haine raciale, religieuse et sociale longtemps accumulée, et non pas de l’expression du nationalisme. ».

Le nombre total d’Européens tués est de 102. Parmi les victimes, on trouve des modérés du « troisième camp », tels le maire radical-socialiste de Sétif, Édouard Deluca, mortellement blessé au ventre par un ancien adjoint, ou Albert Denier, le secrétaire local du Parti communiste, qui aura les deux mains tranchées.

Des émeutes identiques ont lieu dans plusieurs autres villages au nord de Sétif, où des Européens sont assassinés : Kherrata, Amouchas, Chevreul, Périgot-Ville, et El Ouricia et Sillègue. L’armée française exécute 47 citoyens algériens d’Amoucha, le lieu où un siècle plus tôt le général Sillègue avait combattu le dernier bey de Constantine.

Les 10 et 11 mai, le croiseur Duguay-Trouin tire à 10 reprises sur la région de cap Aokas et le contre-torpilleur Le Triomphant, tirent plus de 800 coups obus sur les campagnes autour de Sétif. L’aviation bombarde et rase plus ou moins complètement plusieurs agglomérations. Une cinquantaine de « mechtas » sont incendiées. Les automitrailleuses font leur apparition dans les villages et elles tirent à distance sur les populations.

Les blindés sont relayés par les militaires arrivés en convois sur les lieux, à l’image d’une milice de 200 personnes qui se forme à Guelma sous l’impulsion du sous-préfet Achiary qui distribue toutes les armes disponibles, soit les 60 fusils de guerre qui équipaient les tirailleurs et se livre à une véritable chasse aux émeutiers. Pendant deux mois, l’Est de l’Algérie connaît un déchaînement de folie meurtrière. De nombreux corps ne peuvent être enterrés, ils sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherrata.

À Guelma, le 9 mai, le sous-préfet Achiary, et chef de la milice, établit un tribunal expéditif. La milice arrêtait les suspects comme les membres des AML (dont l’un de leurs chefs Hamida ben Mohamed Seridi), les professeurs, élèves et membres des medersas, les syndicalistes indigènes de la CGT et les membres des scouts musulmans de la troupe “Enoudjoum”, qui furent tous conduits à la prison civile. Le 10 mai, huit des dirigeants AML qui étaient incarcérés furent exécutés : les frères Ouartzi Abdelmadjid et Amar, les frères Abda Ali et Smail, Messaoud Chorfi, Abdelkrim Bensouilah, Ahmed Douaouria, et Mohamed Oumerzoug qui aurait confectionné un drapeau vert avec croissant. Ils furent exécutés par la milice. Les membres du tribunal jugèrent cette exécution tout à fait légitime.

Par un télégramme daté du 11 mai 1945, le général de Gaulle, chef du gouvernement provisoire de la république française, ordonne l’intervention de l’armée sous le commandement du général Duval, qui mène une répression violente contre la population indigène. La marine y participe grâce à son artillerie, ainsi que l’aviation. Le général Duval rassemble toutes les troupes disponibles, soit deux mille hommes. Ces troupes viennent de la Légion étrangère, des tabors marocains qui se trouvaient à Oran en passe d’être démobilisés et qui protestent contre cette augmentation de service imprévue, une compagnie de réserve de tirailleurs sénégalais d’Oran, des spahis de Tunis, et les tirailleurs algériens en garnison à Sétif, Kherrata et à Guelma.

À Guelma, les musulmans étaient arrêtés en très grand nombre, il suffisait au milicien de désigner un musulman pour que celui-ci soit conduit à la prison. Comme leur nombre augmentait (125 détenus dans la prison pleine à craquer), de nouveaux locaux furent réquisitionnés : caserne, local des scouts, garage, huilerie… Ils y étaient entassés après avoir été roués de coups. Jugés hâtivement, les condamnés étaient emmenés par camions entiers vers les lieux d’exécution en dehors de la ville (Kef El Bouma, le cimetière musulman Errihane, la carrière Ain Defla). La répression, menée par l’armée et la milice de Guelma, était d’une très grande violence : exécutions sommaires, massacres de civils, bombardements de mechtas. Le 11 mai, Mohamed Reggui (propriétaire du grand hôtel d’orient et café glacier) est exécuté dans la rue devant son hôtel. Le 12 mai, les frères Seridi Ahmed et Hachemi (trésorier adjoint AML) sont exécutés. Le 13 mai, le Préfet de Constantine Lestrade-Carbonel, accompagné du général Duval, commandant de la division de Constantine, arrive à Guelma. Devant les corps des Européens tués le préfet déclare « Quelles que soient les bêtises que vous commettrez, je les couvrirai ! Messieurs, vengez-vous ! »

Le 15 mai, les 45 scouts musulmans de la troupe “Enoudjoum” sont exécutés. Le 17 mai, Hafid et Zohra Reggui (frère et sœur de Mohamed), sont exécutés. Les Algériens, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes et fuyaient pour se mettre à l’abri au bruit de chaque voiture. L’historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : « À Kef-El-Boumba, j’ai vu des Français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivantes ». Les cadavres des musulmans s’entassent, ils sont alors enterrés dans des charniers. Les massacres continuèrent jusqu’à ce que le ministre de l’Intérieur en France, Adrien Tixier, commence à s’intéresser aux “événements” du Constantinois. Mais les charniers posaient problème, il fallait faire disparaître les cadavres. Il fallait les déterrer des charniers trop proches de Guelma (Kef El Bouma, cimetière El Rihane, carrière Ain Defla), les transporter et les brûler dans les fours à chaux de la ferme de Marcel Lavie. Ainsi, le long des routes les travailleurs municipaux furent alors mobilisés pour des « travaux de réfection ». Les 17 camions étaient chargés avec l’aide de la gendarmerie.

C’est ainsi que le four crématoire Lavie (Le four, de forme ovoïde, mesurait environ 7 m de long et 3 m de haut) est devenu à jamais tristement célèbre. Pendant 10 jours on brûlait les corps. L’odeur à la ronde était insupportable. Saci Benhamla, qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux d’Héliopolis, décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient ensuite en dégageant une fumée bleuâtre, jusqu’à l’arrivée du ministre de l’Intérieur, le 26 juin 1945, qui marqua la fin des massacres à Guelma.

Source : Wikipédia.

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