Léo Ferré, auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète.

Léo Albert Charles Antoine Ferré, né le 24 août 1916 à Monaco et mort le 14 juillet 1993 à Castellina in Chianti (Toscane, Italie), est un auteur-compositeur-interprète, pianiste et poète franco-monégasque puis monégasque.

Ayant réalisé plus d’une quarantaine d’albums originaux couvrant une période d’activité de 46 ans, de culture musicale classique, il dirige également à plusieurs reprises des orchestres symphoniques, en public ou à l’occasion d’enregistrements discographiques. Léo Ferré se revendiquait anarchiste et ce courant de pensée inspire grandement son œuvre.


Fils de Joseph Ferré, directeur du personnel du casino de Monte-Carlo, et de Marie Scotto, couturière d’origine italienne, il a une sœur, Lucienne, de deux ans son aînée1. Selon Jacques Vassal, « on a souvent dit ou écrit que Rainier avait accordé la nationalité monégasque à Ferré. Une loi venait d’être promulguée en 1953 par le prince, permettant aux personnes nées à Monaco de mère monégasque de choisir sa nationalité, française ou monégasque. Léo choisit la seconde, à la différence de sa sœur Lucienne, mariée à un Français. » Il est né citoyen français. À l’âge de sept ans, il intègre la chorale de la maîtrise de la cathédrale de Monaco comme soprano. Il découvre la polyphonie au contact des œuvres de Palestrina et de Tomás Luis de Victoria. Son oncle maternel, Albert Scotto, ancien violoniste dans l’orchestre de Monte-Carlo et directeur du théâtre au Casino, le fait assister aux spectacles et répétitions qui ont lieu à l’opéra de Monte-Carlo, alors haut-lieu de la vie musicale internationale. Léo Ferré y entend le chanteur basse Fédor Chaliapine, y découvre Beethoven, qui l’émeut profondément, que ce soit sous la baguette d’Arturo Toscanini (Coriolan), ou à la radio (Cinquième symphonie). Mais c’est la présence du compositeur Maurice Ravel aux répétitions de L’Enfant et les Sortilèges qui l’impressionne le plus durablement.

À neuf ans, son père, un homme catholique et rigide, l’envoie en pensionnat en Italie, au collège Saint-Charles de Bordighera tenu par les Frères des Écoles chrétiennes. Il y reste en pension pendant huit longues années. Il racontera cette enfance solitaire et encagée dans une fiction autobiographique (Benoît Misère, 1970), relatant notamment être la victime de pratiques pédophiles du surveillant général. Il y approfondit sa connaissance du solfège et joue du piston dans l’harmonie. À quatorze ans, il compose le Kyrie d’une messe à trois voix et une mélodie sur le poème Soleils couchants de Verlaine.

En secret, il lit les auteurs considérés comme subversifs par les Frères : Voltaire, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Entendant prononcer le mot « anarchie », il ouvre un dictionnaire pour en trouver le sens (anarchie : « opposition à toute autorité d’où qu’elle vienne »). L’adolescent ne peut encore l’assumer, mais c’est décidé, il deviendra anarchiste et subversif, révolté contre les stéréotypes du nouveau monde de la consommation et de la bêtise envahissante.

De retour à Monaco pour préparer son baccalauréat, il devient pigiste pour le journal Le Petit Niçois comme critique musical, ce qui lui permet d’approcher des chefs d’orchestre prestigieux comme Antal Doráti ou Dimitri Mitropoulos. À cette époque il découvre avec enthousiasme le ballet Daphnis et Chloé et le Concerto pour la main gauche de Ravel, sous la direction de Paul Paray, ainsi que le Boléro et la Pavane pour une infante défunte, dirigés par le compositeur en personne.

Il passe et obtient son baccalauréat de philosophie au lycée de Monaco. Son père refuse qu’il s’inscrive au Conservatoire de musique.

En 1935, il va à Paris pour y faire des études de droit et Sciences Po (section administrative). François Mitterrand, son condisciple, est inscrit, lui, en section générale. Ils ont pu se croiser en 1937, l’année où le futur Président de la République quitte l’établissement, diplômé. Le cursus de Léo Ferré au sein de Sciences Po dure quatre années (1935-1939) et non trois, comme il est alors d’usage, Léo redoublant une année. Peu intéressé par les événements politiques et leurs enjeux, il peaufine son apprentissage du piano en complet autodidacte en même temps qu’il mûrit son rapport à l’écriture. Fort d’un diplôme de sciences politiques, que l’établissement lui donne « par décision spéciale parce que mobilisé », le 30 octobre 1939, alors qu’il lui manque deux oraux à passer, il revient à Monaco en 1939, avant d’être mobilisé cette même année. Il est affecté dans l’infanterie après s’être inscrit à l’école des officiers de réserve de Saint-Maixent ; Devenu aspirant en mai 1940, il se voit confier deux mois plus tard la mission d’accompagner un peloton de tirailleurs algériens vers une position de repli, avant d’être démobilisé en août. Sa vocation de compositeur s’affirme avec ce retour à la vie civile.

En 1940, à l’occasion du mariage de sa sœur, il écrit un Ave Maria pour orgue et violoncelle, et commence la mise en musique de chansons écrites par une amie. C’est avec ce répertoire qu’il se produit pour la première fois en public le 26 février 1941, au Théâtre des Beaux-arts de Monte-Carlo, sous le pseudonyme de Forlane (nom d’une danse, du XVIIe siècle, à deux temps10). Ses premiers textes personnels datent sans doute de cette année-là.

À la fin d’un concert à Montpellier où se produit Charles Trenet, il lui présente trois de ses chansons, mais ce dernier lui conseille de ne pas les chanter lui-même et de se contenter d’écrire pour les autres. En 1943, l’écrivain René Baer lui confie des textes qu’il met en musique et qui deviendront plus tard des succès : La Chanson du scaphandrier fut reprise par Claire Leclerc, Henri Salvador et Eddie Constantine. La même année, Léo Ferré épouse Odette Schunck, rencontrée en 1940 à Castres. Le couple s’installe dans une ferme à Beausoleil près de Monaco et tente de vivre de quarante-cinq oliviers, une mule, un mouton et trois vaches dont ils vendent le lait, et un berger allemand nommé Arkel. En 1945, alors qu’il est toujours fermier et occasionnellement homme à tout faire à Radio Monte-Carlo, Léo Ferré rencontre Édith Piaf qui l’encourage à tenter sa chance à Paris. Ils broyaient du noir, L’opéra du ciel, Suzon, sont les plus vieux enregistrements connus de Léo Ferré. Ils ont été retrouvés par son fils, Mathieu Ferré, dans le bureau de son père. Il découvre une demi-douzaine d’enregistrements sur disque en pyral. Mêlés à un amoncellement de partitions et de manuscrits, ils sont pour la plupart totalement inutilisables et seules trois chansons ont pu être récupérées. Si la date et les circonstances des enregistrements demeurent inconnues, tout laisse à croire que c’est vers le milieu des années 1940 que Ferré les grave.

Léo Ferré, carte maximum, Monaco, 3/12/2004.

À la fin de l’été 1946, Léo Ferré s’installe à Paris. Il obtient un engagement de trois mois au cabaret Le Bœuf sur le toit où il s’accompagne au piano. Il se lie d’amitié avec Jean-Roger Caussimon, à qui il demande s’il peut mettre en musique son poème À la Seine. Ensemble, régulièrement ils feront plusieurs chansons particulièrement appréciées du public comme Monsieur William (1950), Le Temps du tango, (1958) ou encore Comme à Ostende (1960) et Ne chantez pas la mort (1972). En avril 1947, Léo Ferré accepte de faire une tournée en Martinique, qui se révèle désastreuse et le conforte dans son aversion du voyage. Faute d’argent, il met six mois avant de revenir. Il écrit une lettre pour obtenir un secours à Charles Trenet, sans succès. Il doit se résoudre à demander de l’aide à son beau-père. Ce dernier, administrateur du théâtre de l’Étoile, ne l’aura guère plus aidé. À son retour, il commence à fréquenter le milieu des anarchistes espagnols, exilés ayant fui le franquisme. Cela nourrira sa rêverie romantique de l’Espagne, dont Le Bateau espagnol et Le Flamenco de Paris seront les premières manifestations.

Cette période lui est psychologiquement et financièrement difficile. Pendant sept longues années il doit se contenter d’engagements aléatoires et épisodiques dans les caves à chansons de la capitale : Les Assassins, Aux Trois Mailletz, L’Écluse, La Rose rouge, Le Trou, le Quod Libet, ou encore le Milord l’Arsouille, ces trois derniers étant successivement dirigés par son ami Francis Claude, avec lequel il coécrit plusieurs chansons, dont La Vie d’artiste (1950), en écho à sa récente séparation d’avec Odette.

Il finit par se faire une petite réputation dans le métier, parvenant non sans peine à placer quelques titres chez les interprètes de l’époque : Yvette Giraud, Renée Lebas, Édith Piaf, Henri Salvador, Marc & André, puis un peu plus tard Yves Montand et Les Frères Jacques. Mais c’est avec la chanteuse Catherine Sauvage qu’il va trouver sa plus fidèle, passionnée et convaincante ambassadrice.

Le 3 mars 1947, Léo Ferré signe son premier contrat avec un éditeur musical : Le Chant du Monde, maison d’édition affiliée au parti communiste. Mis à part La Chanson du scaphandrier, Ferré n’enregistre aucune des chansons sur lesquelles il cède l’exclusivité des droits au Chant du Monde, sans doute parce qu’il les envisage comme un corpus destiné aux interprètes. À ce stade Léo Ferré n’est pas encore certain de vouloir chanter lui-même. Il le fait par nécessité, pour gagner sa vie.

Le 16 décembre 1950, il divorce : Odette ne serait pas fidèle (cf. Testament phonographe). Leur vie commune était marquée par la précarité financière et l’aurait amenée à poser pour des photos de réclame à une époque où l’homme était censé subvenir aux besoins du ménage. Cette même année, il avait rencontré Madeleine Rabereau au BarBac, rue du Bac à Paris. « Je suis né par erreur en 1916 et une seconde fois le 6 janvier 1950 quand j’ai connu Madeleine », celle dont il dira aussi « c’est l’autre bout de moi-même ». La relation passionnée qui en naît donne une impulsion nouvelle à sa vie et sa carrière. Il fait de Madeleine sa muse, elle influe positivement sur la prise de confiance et le devenir charismatique de l’artiste sur scène, ainsi que sur certains choix artistiques (mise en scène et organisation du tour de chant, essentiellement). Elle lui fait enlever ses lunettes sur scène, laisser un peu son piano, modifier son habillement. Ils vivent ensemble boulevard Pershing avec Annie Bizy, la fille de Madeleine.

En juin de la même année, Léo Ferré renouvelle son contrat avec Le Chant du Monde pour trois ans. Cette fois, le contrat concerne l’édition phonographique, Léo Ferré va pouvoir enfin s’enregistrer. Dès le 26 juin, il est en studio et, s’accompagnant lui-même au piano, il enregistre quatorze chansons, dont douze sont diffusées en 78 tours.

Toujours en 1950, il part pour l’Angleterre, tenir le (petit) rôle d’un pianiste dans le film Cage of Gold (La Cage d’or), de Basil Dearden. C’est son unique apparition au cinéma.

En janvier 1951, Ferré enregistre pour la radio De sacs et de cordes, un récit lyrique récité par Jean Gabin et diffusé sur les ondes en février. Les Frères Jacques, Léo Noël, la cantatrice Laïla Ben Sedira et d’autres chanteurs et comédiens participent à cet enregistrement. C’est l’occasion pour Léo Ferré de diriger pour la première fois un orchestre symphonique et des chœurs.

Depuis la fin 1947 Léo Ferré produit et anime sur Paris Inter plusieurs cycles d’émissions consacrées à la musique classique. Dans Musique byzantine (1953-1954), il élargit son propos à des questions esthétiques sur la tonalité, l’exotisme, la mélodie, l’opéra, l’ennui, l’originalité ou la « musique guimauve », et affirme avec une acuité polémique ses conceptions anti-modernes, épinglant tout à la fois l’assujettissement de la musique au mercantilisme industriel (« la musique de conserve ») et la décadence intellectualiste en quoi consiste la recherche éperdue de procédés et de systèmes (« le terminus des dilettantes »), incarnée à ses yeux par les avant-gardes, au premier rang desquelles la musique sérielle en plein essor. Un projet ultérieur d’émission ayant été refusé et le succès venant, Léo Ferré cesse de travailler à la radio.

En 1952, pour présenter le concours Verdi à La Scala de Milan, il écrit le livret et la musique d’un opéra qui transpose de manière grinçante et très noire ses récentes années de galère : La Vie d’artiste. Il semble qu’il n’y ai pas tellement tenu, abandonnant très vite cet exercice 19 pour d’autres projets. Il en tirera néanmoins la chanson La Chemise rouge ainsi que la matière de la chanson Miséria, intégrées toutes deux à son futur Opéra du pauvre (1983), et plus tardivement la chanson Vison l’éditeur (1990). C’est également cette année-là qu’il épouse Madeleine Rabereau.

En 1953 Léo Ferré rejoint la maison de disques Odéon. Le Chant du Monde lui rappelle qu’il ne s’est pas acquitté du nombre de chansons à leur fournir stipulé dans son contrat. Aussi Léo Ferré retourne en studio pour leur compte, choisissant de réenregistrer toujours au piano mais dans de meilleures conditions techniques onze des douze titres précédemment diffusés en 1950 (Le Temps des roses rouges est écartée, elle aurait été jugée anticommuniste20 par la maison de disque). Ces sessions donnent naissance au 33 tours 25 cm nommé Chansons de Léo Ferré, qui paraît en 1954.

En avril 1953, Léo Ferré commence les premières séances studio pour la firme Odéon, qui voit paraître le 33 tours 25 cm Paris canaille. Ferré y chante pour la première fois Guillaume Apollinaire avec Le Pont Mirabeau. Après avoir été refusée par Yves Montand, Les frères Jacques et Mouloudji, la chanson Paris canaille chantée par Catherine Sauvage est un succès. Pour Ferré, c’est la fin de la précarité, les interprètes qui l’ignoraient viennent à lui. Il met à profit cette bouffée d’oxygène pour se consacrer à la composition d’un oratorio sur La Chanson du mal-aimé, (il lui consacra plus d’un an de travail, de mars 1952 à avril 1953), vaste poème de Guillaume Apollinaire, dont le recueil Alcools exerce une influence majeure sur sa propre écriture poétique.

En décembre 1953, Léo Ferré chante à L’Arlequin. Le Prince Rainier de Monaco est des spectateurs, il lui propose de créer à l’Opéra de Monte-Carlo La Chanson du mal-aimé.
L’œuvre, pour quatre chanteurs lyriques, est créée sous la baguette du compositeur le 29 avril 1954 à l’Opéra de Monte-Carlo. La Symphonie interrompue, que Léo Ferré compose en trois mois, complète le programme. Une captation radiophonique de cette unique représentation est réalisée et diffusée par Radio Monte-Carlo le 3 mai. Longtemps on a cru la bande détruite, il n’en était rien. Après plusieurs démarches infructueuses pour faire vivre sur scène son adaptation du poème d’Apollinaire, Ferré verra son opiniâtreté récompensée en enregistrant l’oratorio sur disque en 1957.

Odéon lui alloue plus de moyens ; ainsi à l’automne 1954, pour l’enregistrement de son deuxième 33 tours 25 cm, Le Piano du pauvre, dont il signe tous les arrangements, pour la toute première fois, il dispose d’un grand orchestre qu’il dirige lui-même. Pour des raisons inconnues, cette expérience restera sans lendemain jusqu’en 1971.

L’année 1954 est décisive pour la reconnaissance de Léo Ferré, comme auteur, interprète et aussi et surtout comme compositeur. Sa renommée va croître au fil des disques et des succès tels que Le piano du pauvre, L’Homme (1954), Le Guinche, ou encore Pauvre Rutebeuf (1955).
Cette progression vers la reconnaissance se concrétise par un passage du cabaret au music-hall, avec un récital en vedette à L’Olympia en mars 1955. Cette fois encore le succès est mitigé et Ferré ne se produit plus dans une grande salle parisienne durant trois ans. Odéon sort le premier 33 tours 30 cm et premier live de l’artiste, Récital Léo Ferré à l’Olympia, qui obtient un accueil très confidentiel.

En 1956, il publie son troisième 25 cm, Le Guinche, d’où se distingue Pauvre Rutebeuf, d’après plusieurs textes du poète du XIIIe siècle Rutebeuf. Ce titre va connaître un succès international et devenir un classique très apprécié à travers le monde tout comme Le déserteur de Boris Vian ou de Le Galérien de Léo Poll.

Les surréalistes André Breton et Benjamin Péret saluent ses talents de poète. André Breton entretient une amitié suivie avec lui, mais n’intervient pas pour soutenir Léo Ferré dans le four provoqué de La Nuit, un ballet lyrique que le chorégraphe Roland Petit lui a commandé cette année-là. C’est une expérience malheureuse et Léo Ferré va abandonner pour de longues années ses ambitions musicales au profit de l’écriture, commençant la rédaction de Benoît Misère, qui sera son unique incursion dans le champ du roman. André Breton accepte puis refuse de rédiger la préface de son premier recueil de poésies Poète… vos papiers !, dont la teneur le heurte. Déçu, Léo Ferré écrit alors lui-même une préface qui sera, à l’instigation de l’éditeur, publiée dans le journal Arts en même temps que le recueil, en janvier 1957 (Il s’en inspirera plus tard pour la chanson Préface, publiée en ouverture de son album Il n’y a plus rien). Dans ce texte polémique, le poète s’en prend à l’écriture automatique et aux cénacles littéraires, entre autres. André Breton découvre ce texte dans le journal, s’estime visé et dénigré, et rompt avec Léo Ferré, qui écrira une lettre vengeresse jamais postée.
Léo Ferré fait précéder la publication de son recueil (aux éditions de la Table Ronde) par la parution d’un album éponyme, où sa femme récite une sélection de poèmes, tandis qu’il chante L’été s’en fout et Les copains d’la neuille.

Cette même année 1956, Léo Ferré rencontre Maurice Frot. En 1968, celui-ci devient son secrétaire « homme à tout faire » jusqu’en 1973 où ils se brouilleront.

1957 célèbre le centenaire de la publication du recueil Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire. Léo Ferré fait paraître la même année un album éponyme, devenant le premier chanteur à consacrer la totalité d’un disque longue durée à un poète.

Ces deux albums confèrent au chanteur un statut particulier, qu’il entendra garder toute son existence. L’artiste, ambitieux et exigeant, désire mener une « croisade » poétique pour faire voler en éclats la distinction entre poésie et chanson, et contrecarrer par le haut ce qu’il juge être la médiocrité des paroliers de son époque.

La même année paraît le super 45 tours Java partout, La Zizique, Mon Sébasto, qui confirme que Ferré, malgré ses ambitions de compositeur, ne néglige pas pour autant son public des cabarets, où il continue à régulièrement se produire. Il y rencontre Paul Castanier, pianiste aveugle (qui va devenir son accompagnateur jusqu’en 1973), le guitariste Barthélémy Rosso (qui jouera pour Félix Leclerc et Georges Brassens). Ferré se lie également avec le pianiste et arrangeur Jean-Michel Defaye, la chanteuse et ondiste Janine de Waleyne.

Accompagné par Castanier et Rosso, auquel s’est joint l’accordéon de Jean Cardon, Léo Ferré pour la troisième fois s’essaie à séduire le public d’une grande salle parisienne. C’est ainsi qu’il est, du 3 au 15 janvier 1958, sur la scène de Bobino. L’artiste, qui reste sur le succès mitigé de l’Olympia de 1955, n’est plus désormais contraint d’être « figé » devant son piano, il interprète désormais ses chansons en les accompagnant d’une gestuelle travaillée. Un jeu de scène — qu’il abandonnera par ailleurs très vite, pour revenir à plus de sobriété devant le public — qui lui vaut d’être désormais reconnu comme interprète. Un album live Léo Ferré à Bobino est distribué.

Léo Ferré publie son cinquième et ultime album chez Odéon, Encore du Léo Ferré. Ce 30 cm inclut la chanson Le Temps du tango, qui est son premier vrai succès personnel en tant qu’interprète. Les titres La Vie moderne, Dieu est nègre et Le Jazz band comptent parmi les futurs classiques de l’artiste.

Léo Ferré quitte la maison de disques Odéon, pour laquelle en six ans, il a produit treize 78 tours (de 1953 à 1955), une trentaine de super 45 tours (y compris les rééditions), trois 33 tours 25 cm et six 33 tours 30 cm originaux.

Léo Ferré n’est plus lié par contrat à une quelconque maison de disques. Pour autant, il n’en reste pas moins très impliqué dans l’écriture et la scène.

Ainsi, en janvier, il entre en studio, où il réalise, accompagné par vingt musiciens la bande originale du film Douze heures d’horloge ; Catherine Sauvage chante le titre générique La Poisse.

En avril, il chante à la Mutualité et au Moulin de la galette.

En septembre, à la radio Ferré interprète une première version de L’Âge d’or, et déclare avoir durant l’été composé cinquante et une nouvelles chansons. Tout au long de l’année, il va régulièrement être invité à la radio par le poète Luc Bérimont, qui anime l’émission hebdomadaire Avants-premières. Ce dernier enregistrera et conservera nombre des prestations radiophoniques de l’artiste venu présenter ses nouvelles créations (plusieurs de ses inédits seront réunis en un CD en 2006 : La Mauvaise Graine).

Durant l’automne, l’artiste envisage d’acheter le Fort du Guesclin, îlot situé entre Cancale et Saint-Malo. Pour concrétiser ce projet, il vend aux Éditions Méridian – son nouvel éditeur – les droits d’éditions de cent cinquante neuf titres, renonçant par la même à une indépendance acquise depuis décembre 1954, date à laquelle il s’était libéré de toute contrainte éditoriale. Le Fort du Guesclin est sien ! Ce sera pour Ferré le début d’un amour-passion pour la Bretagne, qui lui inspire entre autres le long poème Les Chants de la fureur, dans lequel il va puiser la matière de pas moins de sept chansons, la plus célèbre étant La Mémoire et la Mer.

Léo Ferré, carte maximum, Paris, 19/05/2001.

Léo Ferré chante, à partir du 20 novembre, au Drap d’Or ; la chanson La mauvaise graine sera un des titres majeurs de son nouveau récital.

Très productif en cette année 1959, Léo Ferré a désormais en « stocks » de nombreuses chansons à venir.

Cette même année, son accordéoniste et ami Jean Cardon fait paraitre un album instrumental dédié aux chansons du poète (Surpat’ chez Léo Ferré).

En 1960 Léo Ferré rejoint le label florissant d’Eddie Barclay. À l’instar d’un Georges Brassens ou d’un Jacques Brel, Léo Ferré est à présent considéré comme « un grand de la chanson française » et du music-hall, où il maîtrise ses effets. Mettant entre parenthèses les expériences musicales de la précédente décennie, il emploie son énergie et sa verve prolixe à la chanson. Jean-Michel Defaye son orchestrateur, crée le « son Ferré » caractéristique de cette première époque Barclay et donne durant dix ans une cohésion musicale aux créations du poète.

La première publication de Ferré chez Barclay n’est pas son album sur les poésies d’Aragon, prêt depuis 1959, mais un album de chansons se voulant accrocheuses et populaires, selon le souhait d’Eddie Barclay. Intitulé Paname, ce 33 tours 25 cm vaut à l’artiste de remporter de nouveaux succès avec les chansons Paname et Jolie môme (parallèlement interprétée par Juliette Gréco). Ferré y prolonge sa collaboration avec son ami Jean-Roger Caussimon (Comme à Ostende) et met aussi en musique l’éditeur et écrivain Pierre Seghers (Merde à Vauban), entre autres. L’album paraît à la fin de l’année 1960. Ferré enregistre dans la foulée Les Chansons d’Aragon, en janvier 1961. Ce disque fait date et va s’imposer assez rapidement comme une référence incontournable dans le monde de la chanson.

Pour son nouvel album 25 cm sur ses propres textes, Léo Ferré se montre très offensif : Mon général, Regardez-les (texte de Francis Claude), La gueuse, Pacific Blues, Les rupins, Miss Guéguerre, Thank you Satan, Les 400 coups. Le disque est gravé et pressé, mais ne sortira jamais sous cette forme. Plusieurs chansons sont interdites d’antenne ; à cette censure officielle s’ajoute la censure interne de sa maison de disques. Plusieurs chansons sont récupérées en Super 45 tours.

Tour à tour, Léo Ferré se fait sarcastique, mordant, moqueur, (Les rupins, Les Parisiens), antimilitariste (Miss guéguerre), ironique et sexiste (Les femmes), tendre (Nous deux, Les chéris, L’amour), romantique (Vingt ans), anarchiste vitupérant son époque (Les temps difficiles, Les 400 coups).

En 2003, parait un album CD très justement nommé Les Chansons interdites… et autres, (s’inspirant du titre du 45 tours de 61), outre les douze titres cités ci-dessus, il en propose six supplémentaires : Pacific blues*, Regardez-les*, Mon général*, La gueuse*, Chanson mécanisé, Le vent (quatre d’entre elles (*) étaient initialement sur l’album Mort né).

Mon général interpelle Charles de Gaulle et fait la différence entre celui de 1940-1944 et le chef d’État qu’il est alors : «… Parait qu’on veut vous faire élire, c’est vrai sans blagu’ c’est enfantin, ils savent pas que les vacheries de la gloire c’est qu’au milieu d’une page d’histoire, il faut savoir passer la main / (…) / Mon général j’ai souvenance que vous avez sauvé la France, c’est Jeanne d’Arc qui me l’a dit, c’est une femme qui avait de la technique malgré sa fin peu catholique, vous aviez les mêmes soucis… ».

Thank you Satan est devenue au fil du temps, l’une des chansons les plus emblématiques de l’œuvre de Ferré dans sa veine anarchiste. Sa chute, telle une prémonition, clôt, (provisoirement), cet épisode de censure : « … et que l’on ne me fasse point taire et que je chante pour ton bien, dans ce monde où les muselières ne sont pas faites pour les chiens ».

Par deux fois, (en début et fin d’année) Léo Ferré se produit à l’Alhambra, prestations qui confirment que l’auteur-compositeur-interprète tout qualifié qu’il est de « difficile », n’en est pas moins devenu pour autant un artiste populaire. Le récital donne lieu à une captation.

L’artiste vitupère comme jamais auparavant son époque ; essor de la société de consommation, bellicisme et torture (en pleine Guerre d’Algérie), tutelle de Charles de Gaulle, bourgeoisie étouffante… Cette liberté de ton se voit régulièrement interdite d’antenne, mais finit par s’imposer lorsque Ferré est porté par ses succès Paname, Jolie môme (1960) et dans une moindre mesure L’Affiche rouge (sur le texte d’Aragon).

Ferré se produit à guichets fermés dans les plus grandes salles parisiennes, pour des périodes de deux à six semaines, en privilégiant tout particulièrement Bobino. Il tourne peu en province, mais se rend pour la première fois au Canada en 1963. Il y retournera régulièrement jusqu’à la fin de sa vie. Il se montre peu à la télévision et se tient volontairement éloigné du « métier ».

De 1963 à 1968, Léo Ferré vit dans le Lot, où il a acheté une demeure du XVIe siècle plutôt vétuste, le château de Pechrigal (« tertre royal » en quercynois), que Ferré rebaptise Perdrigal (« perdrix » en occitan). En sus de sa production de chansons, il y écrit, sans chercher à faire publier quoi que ce soit, des textes de réflexions et de longs poèmes élaborés. Il s’adonne en outre à sa passion de l’imprimerie, en s’y faisant installer du matériel professionnel. Ainsi, il apprend à typographier, à brocher et édite dans le commerce le journal de son épouse, un livre de deux cents pages qui décrit leur quotidien difficile. Le couple – dont la relation se dégrade – vit entouré de très nombreux animaux, à commencer par la chimpanzée Pépée, achetée en 1961 à un dresseur. Léo Ferré a développé une relation privilégiée avec la guenon mais, inspiré par les idéaux libertaires en vogue, il l’élève comme une enfant humaine, sans lui imposer de contingences. Ainsi, selon la fille de Madeleine, Annie : « Pépée avait sa chambre, ses jouets, elle déjeunait avec nous, faisait la sieste, conduisait la voiture sur les genoux de Léo. Le soir, avant d’enfiler son pyjama, elle buvait gentiment sa tisane avant de nous serrer tendrement et très fort dans ses bras ». Annie devait de plus appeler Pépée “soeu-sœur”. Pépee entre toutefois peu à peu en compétition avec Annie et la considère comme une rivale. Cette dernière finit par quitter la famille, alors que Léo et Madeleine avaient accueilli dans leur propriété isolée trois chimpanzés de plus, un taureau, un cochon, des vaches, des chiens et des chats.

Toutefois au début de l’année 1966, Madeleine et Léo se produisent conjointement lors d’une soirée intitulée « Madeleine et Léo Ferré disent et chantent les poètes ». Il s’agit d’un enregistrement public organisé par le poète Luc Bérimont au studio 102 de la Maison de la Radio, pour l’émission dont il est producteur : La Fine fleur de la chanson française, diffusée sur France-Inter. Au cours de cette soirée, Madeleine dit, en particulier, le Poète contumace de Tristan Corbière et le Crachat de Léo Ferré.

En 1967, Barclay censure la chanson À une chanteuse morte dédiée à Édith Piaf (voir album Cette chanson). Ferré lui intente un procès, qu’il perd. La même année, à l’occasion du centenaire de la mort de Baudelaire, Ferré consacre un double-album au poète.

En mars 1968, Léo Ferré part assurer un gala et, déjà lié à Marie-Christine Diaz, ne revient pas au domicile conjugal, malgré les menaces de son épouse. Peu de temps auparavant, Pépée s’était blessée gravement en tombant d’un arbre alors qu’elle était avec Léo, et ne se laissait alors plus approcher par personne. Au désespoir, Madeleine fait tuer le chimpanzé et plusieurs autres animaux par un voisin chasseur. Ferré en sera terriblement affecté et se sépare de Madeleine avec qui il n’a jamais eu d’enfants, cette dernière lui ayant caché qu’elle s’était fait ligaturer les trompes. La chanson Pépée est le requiem de ce drame intime.

Après l’avoir raillée (Épique époque en 1964, Le Palladium et Les Romantiques en 1966), et alors qu’il vilipende l’immobilisme et la soumission du peuple dans une France repue et bien-pensante (Ils ont voté, La Grève, 1967), c’est dans la jeunesse que Léo Ferré place ses derniers espoirs de changement (Salut, beatnik !, 1967). Le 10 mai, première nuit des barricades au Quartier latin de Paris, Léo Ferré chante à la Mutualité pour la Fédération anarchiste comme il le fait chaque année depuis 1948. Il interprète pour la première fois la chanson Les Anarchistes. Puis il repart dans le Sud rejoindre sa nouvelle compagne, Marie-Christine, sans prendre part aux événements de Mai. Il vit quelque temps en Lozère, puis en Ardèche.

À partir de l’été 68, Léo Ferré se plonge dans la mise en musique de poèmes extraits de son recueil Poète… vos papiers !. Ces nouvelles chansons, enregistrées sur les albums L’Été 68 et Amour Anarchie, seront perçues par la critique comme un renouvellement de son inspiration alors que ces textes ont été pour la plupart écrits au début des années 1950.

Le succès de « C’est extra » en 1969 élargit considérablement son audience, tout particulièrement auprès de la jeunesse. La réceptivité de ce nouvel auditoire, qui reconnaît dans le poète le « prophète » de sa propre révolte, amène Ferré à éclater dans certaines de ses chansons les structures traditionnelles au profit de longs monologues discursifs s’apparentant aux arts oratoires. Par un travail très précis sur la voix parlée (rythme, élocution) et une écriture rhétorique inspirée de la prose de Rimbaud, Ferré ritualise sa parole sur un mode incantatoire et dramatique, qui vise à emporter son auditoire (Le Chien, La Violence et l’Ennui, Le Conditionnel de variétés, La Solitude, Préface, Il n’y a plus rien). Cette recherche ne sera pas toujours bien comprise et Ferré va dorénavant partager le public et la critique comme jamais.

À cela s’ajoute son attirance pour le rock anglo-saxon, qu’il envisage comme un moyen de dépoussiérer les vieilles habitudes du paysage musical français. Ainsi en 1969, il enregistre à New York une version inédite du titre Le Chien avec des musiciens de jazz-rock (John McLaughlin et Billy Cobham, respectivement guitariste et batteur du Mahavishnu Orchestra, et Miroslav Vitouš, bassiste de Weather Report). Initialement ce devait être avec Jimi Hendrix. Pour d’obscures raisons, Ferré n’utilise pas cette version et réenregistre le titre avec un jeune groupe français que sa maison de disques veut mettre en avant : Zoo. La collaboration durera le temps de deux albums (Amour Anarchie, La Solitude) et d’une tournée en 1971. Toujours en 1969, il rencontre Brel et Brassens lors d’un entretien pour RTL. Ferré s’établit en Italie, entre Florence et Sienne.

En 1970, sa maison de disques écarte « Avec le temps » du double LP Amour Anarchie. Sortie « à la sauvette » en 45 tours, cette chanson tragique inspirée de ses propres désillusions devient un classique instantané, le plus grand succès de Ferré, qui ne cesse d’être repris en France et à l’étranger (voir la Liste des interprètes de Léo Ferré). La même année est publié son roman autobiographique Benoît Misère. L’indifférence du monde littéraire et le peu d’implication de l’éditeur retiendront Ferré de retenter l’expérience (malgré des projets ultérieurs). Il saute par contre sur l’occasion que lui offre Jean-Pierre Mocky de renouer avec ses rêves orchestraux en lui demandant de composer la musique de son film L’Albatros. Ferré écrit et orchestre quarante minutes de musique symphonique. La collaboration se passe mal ; Mocky n’en utilise que cinq minutes. Ferré reprend ce matériau pour créer, l’année suivante, les chansons « Ton style » et « Tu ne dis jamais rien », décidant du même coup de se passer désormais de tout arrangeur. Voulant s’affirmer aux yeux de tous comme musicien, Ferré décide alors de ré-enregistrer La Chanson du mal-aimé dans de meilleures conditions techniques. Cette fois il dirige, chante et dit le texte seul, en lieu et place des chanteurs lyriques d’autrefois, ce qui l’amène à modifier légèrement son orchestration.

Après avoir été idolâtré par de nombreux jeunes, Ferré subit en 1971 une contestation virulente d’une minorité du public se disant gauchiste, qui vient régulièrement perturber les concerts. Ces « désordres » reprendront de plus belle en 1973 et en 1974, au point de lui faire un temps envisager d’arrêter la scène.

1972 signe son retour à l’Olympia, où il ne s’est pas produit depuis 1955. Très actif durant ces années, il fait une tournée au Liban, en Algérie, effectue de nombreux galas au profit d’ouvriers grévistes, ou encore du jeune journal Libération, alors totalement indépendant financièrement et politiquement. Il tourne partout en France, en Suisse, en Belgique, et participe avec Brassens à un concert en faveur de l’abolition de la peine de mort.

En 1972, il se déplace également en Bretagne pour rencontrer Glenmor, un auteur-compositeur-interprète, écrivain et poète de langues française et bretonne, engagé dans la défense de l’identité bretonne. Ce faisant, il souhaite découvrir l’« homme qui dit que la France n’existe pas». Ils tournèrent tous les deux en Bretagne à l’occasion de cette rencontre.

Le 5 mars 1974, il épouse à Florence sa compagne Marie-Christine Diaz, avec qui il aura trois enfants : Mathieu, le 29 mai 1970, Marie-Cécile, le 20 juillet 1974 et Manuella, le 26 janvier 1978. Durant l’année précédente sont sortis deux disques très noirs : Il n’y a plus rien, qui met en mots et en musique la désillusion de Mai 68, et Et… Basta !, où Ferré fait le bilan de ses souvenirs intimes et règle ses comptes dans un long monologue en prose, qui n’est plus à proprement parler de la chanson. Sur le premier disque, Ferré est exclusivement symphonique. Sur le second, l’accompagnement se réduit au contraire à quelques instruments.

Le départ de son pianiste Paul Castanier, fidèle accompagnateur depuis 1957, ainsi que la rupture en 1974 avec la maison Barclay, à la suite d’une accumulation de différends vont contraindre juridiquement Léo Ferré au silence pendant plusieurs mois, il se consacre alors principalement à la composition et la direction d’orchestre.

Au cours de cette période la chanteuse Pia Colombo « prête » sa voix à Léo Ferré. c’est dans ce contexte que sort en 1975 l’album Pia Colombo chante Ferré 75, où elle interprète cinq nouvelles chansons de l’artiste. Conjointement à ce disque, sort l’unique album instrumental de Ferré, Ferré muet… dirige, où sont donnés dans une version symphonique quatre des cinq titres précédemment enregistré par la chanteuse.

C’est en participant au Festival de Vence organisé par son ami le violoniste Ivry Gitlis, qu’il rencontre le pianiste classique Dag Achatz (en), avec lequel il enregistre le Concerto pour la main gauche de Ravel. Ensemble, ils donnent durant cinq semaines un spectacle hors normes à l’Opéra comique, avec La Chanson du mal-aimé en piano-voix, Et… Basta !, de nouvelles chansons « en chantier », et L’Espoir, qui est emblématique du lyrisme « espagnol » de l’artiste. C’est un véritable succès public, malgré une incompréhension et un rejet critique quasiment unanimes.

Léo Ferré et Alain Meilland (à droite) au Printemps de Bourges en avril 1985.
En 1975 Léo Ferré dirige sur scène l’Orchestre de l’Institut des Hautes Études Musicales de Montreux, puis l’Orchestre Symphonique de Liège et en novembre, l’Orchestre Pasdeloup au Palais des congrès de Paris, à l’occasion de la publication de l’album Ferré muet dirige…, enregistré avec Dag Achatz. Ferré tient la gageure de diriger l’orchestre et chanter en même temps. Il mélange Ravel et Beethoven à ses propres compositionsN 30, et inverse le placement de l’orchestre. 140 musiciens et choristes sont présents sur scène. C’est de nouveau une expérience de spectacle inédite, cassant les conventions et décloisonnant les univers. Ferré fait salle comble durant cinq semaines, mais la critique issue du monde musical classique rejette ce spectacle hybride. Ferré en est profondément blessé et malgré ses nombreuses tentatives il éprouvera de grandes difficultés à rééditer ce genre de spectacle. Faute de pouvoir être accompagné par un grand orchestre et plutôt que de se produire sur scène en petite formation, Léo Ferré fait le choix de s’accompagner tantôt au piano comme à ses débuts, tantôt de chanter sur les bandes-orchestre de ses enregistrements studio.

En 1976, recouvrant le droit de s’enregistrer, il signe chez CBS. À partir de cette date la majeure partie de ses enregistrements sera réalisée avec l’Orchestre symphonique de la RAI, placé sous sa direction. La major va très vite se débarrasser de Ferré, dont les retombées commerciales pourtant réelles sont jugées trop faibles en regard de l’investissement qu’il représente (son esthétique à contre-courant de toutes les modes rend malaisée sa programmation sur les ondes et complique désormais la possibilité d’un « tube »). Lâché par le « métier », définitivement dégoûté de n’être qu’une « marchandise pour les producteurs », Ferré se résout en 1979 à assurer lui-même la production de ses disques en louant à ses frais studio, musiciens et techniciens, ne signant plus que des contrats de distribution avec les maisons de disques, et cela jusqu’à la fin de sa carrière.

De 1976 à 1979 il tourne moins. Il s’éloigne quelque peu de l’expression violemment déclamatrice de sa révolte pour ne pas s’enfermer dans un rôle et pour mieux célébrer les forces spirituelles qui l’habitent. Les albums Je te donne (1976), La Frime (1977) et Il est six heures ici et midi à New York (1979) font la part belle à un lyrisme toujours aussi charnel mais d’une plus grande sérénité. Chacun d’entre eux aurait pu proposer le double de titres tant Ferré a accumulé de textes et tant il compose sans cesse. En témoignent pour la seule année 1977 ses maquettes d’un troisième album consacré à Baudelaire (publié en 2008) et celle de Je parle à n’importe qui, long monologue en prose et en vers libres, qui peut être considéré comme le « suite et fin » radical d’Et… basta !. Ferré nourrira toujours beaucoup plus de projets qu’il ne saura en officialiser.

Il continue ses travaux d’auto-édition durant toute la décennie, tirant plusieurs plaquettes aux formats inusités, accompagnées de nombreuses photographies, illustrations, lithographies et gravures en bichromie, qu’il ne cherche pas à commercialiser si ce n’est parfois lors de ses spectacles.

En 1980, à la demande de l’éditeur Plasma, il assemble un nouveau recueil, qu’il intitule Testament phonographe. Cela lui permet de rendre disponible les textes de ses chansons enregistrées entre 1962 et 1980, ainsi que plusieurs inédits. Le livre se vendra à plusieurs milliers d’exemplaires avant que l’éditeur ne fasse faillite, sans avoir reversé un seul centime à l’artiste. La même année paraît La Violence et l’Ennui, un album de rupture avec le tout-symphonique qui inaugure une recherche du contraste propre au Ferré des années 1980. Cet album donne à entendre Villon et sa célèbre Ballade des pendus, un poète peu mis en avant jusqu’ici par Ferré mais cher à son cœur.

Toujours en 1980, les 28 et 29 novembre, Léo Ferré remonte sur scène à la Maison pour tous de Saint-Quentin-en-Yvelines. Le Courrier de Mantes écrit : “Le mur de la solitude est tombé : Léo Ferré rechante.”

En 1982, Léo Ferré participe au sixième Printemps de Bourges et publie le triple album Ludwig-L’imaginaire-Le bateau ivre, souvent considéré comme un des sommets de sa discographie. L’année d’après il reprend La Nuit, son feuilleton lyrique de 1956, le modifie en profondeur pour en faire une nouvelle œuvre baroque par son foisonnement et ses sautes de registre poétique et musical. Ce sera l’épique quadruple album L’Opéra du pauvre, auquel il adjoint Le Chant du hibou, une ballade instrumentale pour violon et orchestre en trois mouvements. Toujours en 1983, le 13 décembre, à l’Espace B.A.S.F., seul au piano, il donne un concert de soutien au profit de Radio libertaire, alors menacée d’interdiction par l’État, et écrit à l’instigation du comédien-dramaturge Richard Martin les dialogues de la pièce L’Opéra des rats, qui sera donnée au Théâtre Toursky de Marseille la même année, puis en 1996.

Ce travail intense ne l’empêche pas de se remettre à sillonner les routes pour se produire devant un large public dont le renouvellement constant fait sa fierté, lui qui est souvent moqué par les journalistes sur son âge. La décennie 80 voit le rapport entre Ferré et son public se modifier pour aller vers une plus grande connivence, débarrassée de l’hystérie idolâtre des premières années 1970. Les récitals restent cependant très offensifs et durent alors près de trois heures. Avec une spontanéité volontiers digressive l’artiste n’hésite pas à railler et déconstruire certaines de ses chansons emblématiques. En témoigne le récital donné au Théâtre des Champs-Élysées en avril 1984, qui « balaye » quatre décennies d’un travail d’écriture poétique ininterrompue. Cette même année, il dirige l’Orchestre Symphonique de Lorient pour sept concerts atypiques, tous les morceaux étant reliés les uns aux autres par la récitation du poème Métamec. Ferré revient une nouvelle fois à l’Olympia, puis clôt l’année en dirigeant l’Orchestre symphonique et lyrique de Nancy pour trois représentations où il redonne La Chanson du mal-aimé, à la salle Victor Poirel à Nancy.

Il consacre l’hiver 1984-1985 à la composition et au filmage des Loubards, un album et une émission sur de nouveaux textes de son vieil ami Caussimon. La même année il dirige l’Orchestre de la Cité de Barcelone pour deux concerts nocturnes devant la cathédrale en compagnie du guitariste catalan Toti Soler, puis l’Orchestre Métropolitain de Montréal pour quatre représentations.

En février 1986, toujours fidèle aux anarchistes, Léo Ferré inaugure le Théâtre Libertaire de Paris (Théâtre Déjazet) pendant six semaines avec un récital de nouveau exclusivement consacré aux poètes, qu’il n’a pas cessé de mettre en musique (dans les années 1980 surtout Rimbaud et Apollinaire). Il reviendra au TLP pour chacun de ses grands rendez-vous parisiens, en 1988 et en 1990. À la fin de l’année paraît le double LP On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, qui synthétise toutes les facettes de son travail en assemblant des éléments épars de ses innombrables chantiers en cours.

En 1987, Ferré entame une nouvelle « tournée-marathon » : en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Belgique, au Canada et jusqu’au Japon, où le public l’accueille très chaleureusement. Il participe aux troisièmes Francofolies de La Rochelle, qui lui rendent hommage à travers un concert où Jacques Higelin, Mama Béa, Catherine Ribeiro et d’autres chanteurs reprennent ses chansons. Le public français accueille désormais de plus en plus souvent ses entrées en scène par une longue ovation fraternelle, debout. À partir de 1990 Ferré termine tous ses récitals par Avec le temps, qu’il demande au public de ne pas applaudir, disparaissant dans le silence vers le néant des coulisses, sans rappel.

En 1991, pour ce qu’il sait être son dernier album et à l’occasion du centenaire de la mort de Rimbaud il choisit de s’effacer derrière le poète en disant/psalmodiant Une saison en enfer seul au piano. Il dirige des musiciens classiques une dernière fois en compagnie de la Philharmonie de Lorraine. Hospitalisé fin 1992, il doit annuler sa rentrée parisienne au Rex. Il fonde les Éditions musicales La Mémoire et la Mer afin que ses ayants droit puissent mieux veiller à l’utilisation future de son œuvre. Sa dernière apparition publique a lieu à la Fête de l’Humanité où l’a invité Bernard Lavilliers, avec qui il chante devant plusieurs milliers de personnes Est-ce ainsi que les hommes vivent ? de Louis Aragon, et Les Anarchistes.

Léo Ferré meurt chez lui, le 14 juillet 1993, à l’âge de 76 ans, des suites d’une maladie qui le mine depuis plusieurs années. Il est inhumé au cimetière de Monaco, dans l’intimité.

Voir aussi cette vidéo :

Sources : Wikipédia, YouTube.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.