Le poinct de Tulle.

L’histoire se veut désormais, non plus un art mais une science. Elle se fait en outre thématique. Le jour où elle s’intéressera au thème de la dentelle, elle aura fort à faire car chaque dentelle a son histoire. Celle du poinct de Tulle est particulièrement singulière.

Au cours du Moyen-Age, on voit la dentelle, cet entrelacs de fils sans support, aéré et transparent, accompagner la riche broderie dans les ornements liturgiques.

Mais quand, en 1547, Henri II épouse Catherine de Médicis, la dentelle fait son entrée dans le domaine profane et s’installe à la cour, puis dans les villes, dans les bourgs, dans les campagnes et jusque dans notre Massif Central autour de deux centres : Le Puy-en-Velay à l’est, Aurillac à l’ouest.

La région du Puy pratiquait depuis longtemps, depuis les pèlerinages qui cheminaient entre N.D.du Puy et St.Jacques de Compostelle, la dentelle aux fuseaux, cette technique venue d’Espagne par les Maures et largement diffusée jusque dans les Pays-Bas espagnols. L’article de Nicole Ovaere “le Cluny” dans le dernier bulletin de l’O.I.D.F.A. reconnaît dans le Puy-en Velay l’origine des diverses dentelles aux fuseaux en France.

Poinct de Tullle, carte maximum, 9/11/2017.

Autour d’Aurillac, à la frontière du Limousin et de l’Auvergne, on utilisait le support du «rozel», le filet qui servait à la chasse, à la pêche et à la préparation de la fourme (le fromage). On avait appris à le broder au simple point de reprise (le toilé) en suivant un modèle à points comptés.

Cependant, à la fin du XVIème siècle, la reine de Navarre, la reine Margot, fille de Catherine de Médicis est reléguée, pendant 20 ans, dans notre région, au château de Carlat d’abord, tout près d’Aurillac, puis à celui d’Usson près d’Issoire. On imagine combien sa présence a développé l’usage et la production de dentelle «médicis» : dentelle exécutée avec une sorte de cordonnet qui donne un relief aux motifs traités au point de toile sur un fond de réseau hexagonal. Un fragment de dentelle acquis par le Musée du Cloître de Tulle, témoigne de la permanence, dans nos campagnes, d’un savoir-faire de plusieurs siècles.

Il représente en effet, avec la maladresse de sa facture, une façon de transposer la «médicis» sur un fond de «rosel». On peut y voir le début de l’évolution du point d’Aurillac qui, se libérant du modèle à points comptés et de l’uniformité du toilé allait aboutir au poinct de Tulle.

En 1661, commence le règne personnel de Louis XIV. Depuis qu’un siècle environ, la dentelle a fait son entrée dans le monde profane, on en fait une telle consommation que les importations massives de ce produit de luxe, en provenance d’Angleterre et des Flandres, pèsent lourdement sur notre balance commerciale. Colbert, depuis peu Contrôleur des Finances, crée alors, en 1665, 8 Manufactures Royales de dentelle dont 2 au sud de la Loire : Le Puy et Aurillac. Il y fait venir des «maîtresses» vénitiennes et flamandes chargées d’enseigner leur technique pour produire des ouvrages dignes de rivaliser avec les belles étrangères et de porter le label «Point de France». Face à la résistance des provinces à l’Etat centralisateur, cette entreprise échoua et, sauf à Alençon qui garda quelque temps la marque Point de France, chaque dentelle garda son nom d’origine. Du moins furent-elles perfectionnées et embellies.

Dans l’orbite d’Aurillac, à Tulle, on aurait sans doute continué à produire du point d’Aurillac s’il ne s’était trouvé, aux côtés de Colbert, un Tullois, son bibliothécaire et homme de confiance, Etienne Baluze. Bien placé pour constater la vogue de la dentelle et comprenant le profit que pourraient en tirer «nos filles de Tulle», il se fit le promoteur, le conseiller technique, le publicitaire et l’agent commercial du poinct de Tulle. Répondant, grâce à la formation reçue par Aurillac, aux critères de la mode et moins chère que les étrangères, la dentelle de Tulle, l’entregent d’E. Baluze aidant, fit rapidement la conquête de Paris. A la fin du XVIIIème siècle cette dentelle, née à Aurillac, modernisée, enrichie de points nouveaux à Tulle et pratiquée très vite hors de Tulle, était connue et recherchée dans toute l’Europe.

Son succès connut alors une brutale éclipse. Si la période révolutionnaire et sa traque de tout signe aristocratique l’interrompit, en France du moins et momentanément, c’est la révolution industrielle qui porta, aux dentelles manuelles, un coup funeste qu’on pouvait craindre mortel.

A partir du moment, en 1809, où le premier réseau mécanique sortit d’une fabrique anglaise de Nottingham, la dentelle manuelle fut évincée du marché. Elle se perpétua cependant mais au ralenti, en particulier dans les couvents, et revint à sa fonction initiale, religieuse. Le Musée du Cloître de Tulle possède un «rochet » assez bien conservé, qui doit dater de la fin du XIXème siècle.

Un extrait de « Histoire du costume en France » (1878) de J. Quicherat nous apprend qu’elle se fit connaître sur les marchés de Londres grâce à l’adresse de marins français, prisonniers des Anglais, qu’un officier limousin avait formés à la confection du réseau pour occuper leur inactivité.

Deux faits assez exceptionnels marquent ensuite l’histoire du poinct de Tulle.

C’est d’abord la similitude de son nom avec le réseau industriel qui, fabriqué  à Nottingham, hésita d’abord entre plusieurs noms anglais. Mais quand les premiers métiers à tulle furent installés à Calais, en 1818, à une époque où la mode française donnait le ton à toute l’Europe, ce fut le nom de tulle qui prévalut, témoin du renom de notre dentelle, alors à peu près disparue. Ce léger tissu finement ajouré, uni ou brodé, s’introduisit partout : lingerie, coiffure, vêtement, ameublement, voile des mariées, tutu des danseuses…

Il a certes le mérite de faire connaître partout la ville de naissance de notre dentelle mais il présente le grave inconvénient, n’étant pas malgré son nom du «poinct de Tulle», d’entretenir la confusion et l’ignorance à propos de ce dernier.

L’autre fait tient presque du miracle.

On a vu que depuis le XIXème siècle le poinct de Tulle ne se pratiquait plus qu’en privé et de moins en moins. Il était destiné à disparaître malgré quelques vaines tentatives pour le relancer. L’une d’elles cependant, en 1920, eut un impact inespéré un demi-siècle plus tard. Il s’agit de l’«Association départementale corrézienne des veuves et orphelins de guerre », œuvre d’entraide sociale à la fin de la première guerre mondiale. Elle comportait un atelier de poinct de Tulle… qui ferma en 1933. A partir de la seconde guerre mondiale on peut sonner le glas du poinct de Tulle.

Mais voilà que dans les années 80, Isabelle Rooryck, conservateur du Musée du Cloître de Tulle découvre les rares vestiges de cette dentelle peu commune et décide de préserver ce patrimoine. Elle regroupe autour d’elle plusieurs dames de bonne volonté, dont Mme Suzanne Delmas Marthon. Cette dernière avait été initiée par sa mère, veuve de guerre, formée au poinct de Tulle dans l’atelier précédemment cité.

En 1984 est créée l’Association Diffusion et Renouveau du Poinct de Tulle au sein de laquelle, depuis cette date, des dizaines de dentellières continuent de s’activer à sa pratique, à sa transmission, à son évolution.

Voir aussi cette vidéo :

Sources : Poinct de Tulle, YouTube.

 

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