Le Caravage, peintre.

Michelangelo Merisi da Caravaggio, francisé Caravage ou le Caravage, est un peintre italien, né le 29 septembre 1571 à Milan et mort le 18 juillet 1610 à Porto Ercole.

Son œuvre puissante et novatrice révolutionne la peinture du XVIIe siècle par son caractère naturaliste, son réalisme parfois brutal et l’emploi appuyé de la technique du clair-obscur allant jusqu’au ténébrisme. Il connaît la célébrité de son vivant et influence nombre de grands peintres après lui, comme en témoigne l’apparition du caravagisme.

Il obtient en effet un succès foudroyant au début des années 1600 :  travaillant dans un milieu de protecteurs cultivés, il obtient des commandes prestigieuses et des collectionneurs de très haut rang recherchent ses peintures. Mais ensuite Caravage entre dans une période difficile. En 1606, après de nombreux démêlés avec la justice des États pontificaux, il blesse mortellement un adversaire au cours d’un duel. Il doit alors quitter Rome et passe le reste de sa vie en exil, à Naples, à Malte et en Sicile. Jusqu’en 1610, l’année de sa mort à l’âge de 38 ans, ses peintures sont en partie destinées à racheter cette faute. Toutefois, certains éléments biographiques portant sur ses mœurs sont aujourd’hui revus, car des recherches historiques récentes remettent en cause le portrait peu flatteur qui a été longtemps propagé par des sources du XVIIe siècle et sur lesquelles on ne peut plus désormais se fonder.

Après une longue période d’oubli critique, il faut attendre le début du XXe siècle pour que le génie de Caravage soit pleinement reconnu, indépendamment de sa réputation sulfureuse. Son succès populaire donne lieu à une multitude de romans et de films, à côté des expositions et des innombrables publications scientifiques qui, depuis un siècle, en  renouvellent complètement l’image. Il est actuellement représenté dans les plus grands musées du monde, malgré le nombre limité de peintures qui ont survécu. Toutefois, certains tableaux que l’on découvre depuis un siècle posent encore des questions d’attribution.


Michelangelo naît le 29 septembre 1571, à Milan, dans la paroisse de Santa Maria de la Passerella où résident alors ses parents Fermo Merisia et Lucia Aratori qui, tous deux originaires de Caravaggio, une petite ville de la région de Bergame alors sous domination espagnole, se sont mariés le 15 janvier de la même année avec pour témoin Francesco Ier Sforza de Caravage, marquis de Caravaggio.

On connait assez peu de chose des premières années de Michelangelo et sa date ainsi que son lieu de naissance ont longtemps constitué une énigme : c’est l’année de 1573 qui a souvent été retenue, jusqu’à la découverte en 1973 de l’acte de naissance de son frère cadet Giovanni Baptista, permettant alors par déduction de corriger à l’année 1571. Les derniers doutes sont levés grâce à la découverte en 2007 de son propre acte de naissance dans les archives historiques du diocèse de Milan où figure, à la date du 30 septembre 1571 — lendemain de la fête de l’archange Michel auquel il doit probablement son nom — : « Aujourd’hui le 30 fut baptisé Michel-Ange, fils du signor Fermo Merisi et de la signora Lucia Aratori. Parrain, le signor Francesco Sessa », ce dernier étant un patricien milanais.

Michelangelo est ainsi baptisé le lendemain de sa naissance à la basilique Saint-Étienne-le-Majeur (alors Santo Stefano in Brolo), église voisine de la paroisse familiale, dans le quartier milanais où réside le maître de la fabbrica del Duomo où travaille probablement son père.

Son père exerce des fonctions qui sont différemment définies selon les sources : contremaître, maçon ou architecte ; il a le titre de « magister », ce qui pourrait signifier qu’il est l’architecte décorateur ou l’intendant de Francesco Ier Sforza. Néanmoins, plusieurs documents emploient le terme assez vague de « muratore » pour qualifier le métier du père de Caravage, ce qui semble signifier qu’il dirigeait une petite entreprise de construction. Son grand-père maternel est un arpenteur reconnu et estimé. Ses deux familles, paternelle et maternelle, sont entièrement originaires de Caravaggio, appartiennent à la classe moyenne8 et sont honorablement connues : Costanza Colonna, fille de Marcantonio Colonna et épouse de Francesco Ier Sforza, a recours à plusieurs femmes de la famille Merisi comme nourrices pour ses enfants ; c’est une protectrice sur laquelle Michelangelo peut compter à plusieurs reprises.

Sa demi-sœur, Margherita, est née d’une union précédente en 1565. La naissance de Michelangelo en 1571 est suivie par celles de deux frères et une sœur : Giovan Battista en 1572, Caterina en 1574 et Giovan Pietro vers 1575-1577. Giovan Battista devient prêtre9 et est parfaitement informé de la Réforme catholique initiée à Milan par l’archevêque Charles Borromée et à Rome par le fondateur des Oratoriens, Philippe Néri. Michelangelo reste pendant toute sa période romaine en accord étroit avec cette société des Oratoriens.

La peste frappe Milan en 1576. Pour échapper à l’épidémie, la famille Merisi se réfugie à Caravaggio, ce qui n’empêche pas la maladie d’emporter successivement le grand-père de Michelangelo et quelques heures plus tard son père le 20 octobre 1577, puis son petit frère Giovan Pietro. En 1584, la veuve et ses quatre enfants survivants sont de retour dans la capitale lombarde où Michelangelo, âgé de treize ans, intègre l’atelier de Simone Peterzano, qui se dit disciple de Titien mais avec un style plus proprement lombard que vénitien : le contrat d’apprentissage est signé par sa mère le 6 avril 1584, moyennant 24 écus d’or pour une durée de quatre ans.

L’apprentissage du jeune peintre dure donc au moins quatre ans auprès de Simone Peterzano, et à travers lui, au contact de l’école lombarde avec son luminisme expressif et ses détails vrais. Il est attentif au travail des frères Campi (principalement Antonio) et d’Ambrogio Figino, que l’apprenti-peintre a pu étudier de très près à Milan même et dans les petites villes voisines. Il voit probablement aussi de bons exemples des peintures vénitiennes et bolonaises : Moretto, Savoldo, Lotto, Moroni ou encore Titien, tout autant accessibles sur place, et même celles de Léonard de Vinci qui a séjourné à Milan de 1482 à 1499-1500 puis de 1508 à 1513 et dont les traces des divers séjours ont été nombreuses et plus ou moins accessibles : La Cène, le projet de sculpture pour un cheval monumental, etc. Le jeune Merisi étudie les théories picturales de son temps, le dessin, les techniques de la peinture à l’huile et de la fresque, mais s’intéresse surtout au portrait ainsi qu’à la nature morte.

Les dernières années d’apprentissage de Caravage, entre 1588 et l’année de son déménagement à Rome durant l’été 1592, restent peu connues : peut-être se perfectionne-t-il auprès de Peterzano, ou bien s’établit-il à son propre compte.

L’historien de l’art italien Roberto Longhi a su le premier mettre des noms dans la culture visuelle de Caravage en étudiant ses tableaux. D’après lui, le développement du style de Caravage aurait été la conséquence de l’influence de certains maîtres lombards, et plus précisément ceux ayant travaillé dans la région de Bergame, Brescia, Crémone et jusqu’à Milan : Foppa et  Borgognone au siècle précédent, puis Lotto, Savoldo, Moretto et Moroni (que Longhi qualifie de « pré-caravagistes »). L’influence de ces maîtres, à laquelle on peut ajouter celle d’Ambrogio Figino, aurait donné les bases de l’art de Caravage. Savoldo ou encore les frères Antonio, Giulio et Vincenzo Campi utilisent ainsi des techniques de contraste entre ombres et lumière, peut-être inspirées de la fresque vaticane en clair-obscur de Raphaël représentant saint Pierre en prison. Cet effet de contraste devient un élément central de l’œuvre de Caravage. D’après Longhi, le principal maître de cette école serait Foppa, à l’origine de la révolution de la lumière et du naturalisme — opposé à une certaine majesté de la Renaissance — qui sont les éléments centraux des peintures de Caravage. Enfin, Longhi ne manque pas de souligner la très probable influence de Simone Peterzano, le maître du jeune apprenti qu’est encore Caravage. Le voyage vers Rome pouvait passer, pour un peintre en particulier, par Bologne, où il a pu aussi découvrir les expériences d’Annibale Carrache, qui lui auraient été utiles lors de ses premiers tableaux pour le marché libre à Rome.

Les biographes de Caravage évoquent toujours les rapports étroits entre le peintre et le mouvement de la Réforme catholique (ou « Contre-Réforme »). Le début de l’apprentissage du peintre coïncide ainsi avec la disparition d’une figure majeure de cette Réforme : Charles Borromée, qui, parallèlement au gouvernement espagnol, a exercé au nom de l’Église l’autorité juridique et morale sur Milan20. Le jeune artiste y découvre le rôle essentiel des commanditaires, à l’initiative de presque toute peinture à cette époque, et le contrôle exercé par l’autorité religieuse sur le traitement des images à destination du public. Charles Borromée, cardinal puis archevêque de Milan, est l’un des rédacteurs du Concile de Trente et il s’est efforcé de le mettre en pratique en ravivant l’action du clergé auprès des catholiques et en incitant les plus aisés à s’engager dans des confréries au secours des plus pauvres et des prostituées.

Frédéric Borromée, cousin de Charles et lui aussi archevêque de Milan depuis 1595, a poursuivi cette œuvre et a entretenu des liens étroits avec saint Philippe Néri, mort en 1595 et canonisé en 1622. Fondateur de la Congrégation des Oratoriens, celui-ci a souhaité renouer avec la dévotion des premiers chrétiens, leur vie simple, et il a accordé un grand rôle à la musique. L’entourage de Caravage, ses frères, et Costanza Colonna qui protège sa famille, pratiquent leur foi dans l’esprit des Oratoriens et des Exercices spirituels d’Ignace de Loyola afin d’intégrer les mystères de la foi à leur vie quotidienne. Les scènes religieuses de Caravage sont donc logiquement imprégnées de cette simplicité, mettant en scène des pauvres, avec leurs pieds sales, les apôtres allant pieds nus ; la fusion des costumes antiques les plus modestes et des vêtements contemporains les plus simples participe de l’intégration de la foi à la vie quotidienne.

Caravage quitte l’atelier de Simone Peterzano et retourne à Caravaggio vers 1589, année de la mort de sa mère. Il y reste jusqu’au partage de l’héritage familial en mai 1592, puis il part à l’été, peut-être pour Rome, cherchant à y faire carrière comme beaucoup d’artistes alors. Il n’est pas exclu, toutefois, qu’il arrive à Rome plus tôt car cette période est mal documentée ; en fait, sa trace est perdue en 1592 pour un peu plus de trois ans, jusqu’à ce qu’on puisse attester de sa présence à Rome en mars 1596 (et sans doute depuis la fin 1595). Rome est à cette époque une ville pontificale dynamique, animée par le Concile de Trente et la Réforme catholique. Les chantiers y fleurissent et il y souffle un esprit baroque. Le pape Clément VIII est élu le 30 janvier 1592, succédant à Sixte V qui a déjà beaucoup transformé la villek.

Les premières années dans la grande cité sont chaotiques et mal connues : cette période a, ultérieurement et sur des faits mal interprétés, forgé sa réputation d’homme violent et querelleur, souvent obligé de fuir les conséquences judiciaires de ses rixes et duels. Il vit d’abord dans le dénuement, hébergé par Mgr Pandolfo Pucci. D’après Mancini, c’est de cette époque que datent ses trois premiers tableaux destinés à la vente, dont seulement deux nous sont parvenus : Garçon mordu par un lézard et Garçon pelant un fruit. Seules des copies subsistent de ce dernier tableau, qui est probablement sa première composition connue et constitue l’un des tout premiers tableaux de genre à l’image de ceux d’Annibal Carrache dont Caravage a pu vraisemblablement voir les œuvres à Bologne. L’hypothèse d’une ambiance homoérotique dans les peintures de cette époque fait l’objet d’âpres débats parmi les spécialistes de l’artiste depuis les années 1970.

Caravage entame des relations plus ou moins solides avec divers peintres locaux : d’après Baglione, il serait d’abord entré à l’atelier du très modeste peintre sicilien Lorenzo Carli dit « Lorenzo Siciliano ». Il fait la rencontre du peintre Prospero Orsi, de l’architecte Onorio Longhi et peut-être du peintre sicilien Mario Minniti qui deviennent des amis et qui l’accompagnent dans sa réussite. Il fait également la connaissance de Fillide Melandroni, qui devient une courtisane renommée à Rome et lui sert de modèle à maintes reprises.

Il est possible qu’il entre ensuite dans un atelier de meilleur niveau, celui d’Antiveduto Grammatica, mais toujours pour y produire des tableaux bon marché.

Il travaille, à partir de la première moitié de l’année 1593 et durant quelques mois, chez Giuseppe Cesari. À peine plus âgé que Caravage, Cesari est chargé de commandes et, ayant été anobli, il devient le « Cavalier d’Arpin ». C’est le peintre attitré du pape Clément VIII et un artiste très en vue, bien que lui et son frère Bernardino ne jouissent pas d’une réputation de haute moralité. C’est peut-être à leur contact, néanmoins, que Caravage éprouve le besoin de s’approcher des mœurs typiques de l’aristocratie du moment. Cesari confie à son apprenti la tâche de peindre des fleurs et des fruits dans son atelier. Durant cette période, Caravage est probablement aussi employé comme décorateur d’œuvres plus complexes, mais il n’existe aucun témoignage fiable. Il aurait pu apprendre au contact de Cesari comment vendre son art et comment, pour d’éventuels collectionneurs et amateurs d’antiquités, mettre en place son répertoire personnel en exploitant ses connaissances de l’art lombard et vénitien. C’est la période du Petit Bacchus malade, du Garçon avec un panier de fruits et du Bacchus : des figures à l’antique qui cherchent à capter le regard du spectateur et où la nature morte, depuis peu mise à l’honneur, témoigne du savoir-faire du peintre avec une extrême précision dans les détails. Semés de références à la littérature classique, ces premiers tableaux sont bientôt à la mode, comme en témoignent de nombreuses copies d’époque de grande qualité.

Plusieurs historiens évoquent un possible voyage à Venise pour expliquer certaines influences typiquement vénitiennes, notamment pour Le Repos pendant la fuite en Égypte, mais ceci n’a jamais été établi avec certitude. Il semble peu apprécier à cette époque la référence à l’art de Raphaël ou à l’Antiquité romaine (ce qui, pour les artistes du XVIIe siècle, renvoie essentiellement à la sculpture romaine) mais il ne les ignore jamais. Sa Madeleine repentante témoigne ainsi de la survivance d’une figure allégorique antique mais avec une vue en légère plongée qui renforce l’impression d’abaissement de la pécheresse. Ce serait la première figure entière du peintre.

À la suite d’une maladie ou d’une blessure, il est hospitalisé à l’hôpital de la Consolation. Sa collaboration avec Cesari prend fin brutalement, pour des raisons mal identifiées.

C’est à cette époque que le peintre Federigo Zuccaro, protégé du cardinal Frédéric Borromée, provoque d’importants changements dans le statut des peintres. Il transforme leur confrérie en une académie en 1593 : l’Accademia di San Luca (Académie de Saint-Luc). Ceci a pour but d’élever le niveau social des peintres en invoquant la valeur intellectuelle de leur travail, tout en orientant la théorie artistique en faveur du disegno (dans le sens de dessin mais aussi d’intention) contre le concept de colore défendu par le théoricien maniériste Lomazzo. Caravage apparaît sur une liste des premiers participants.

En quelques années, sa réputation grandit de manière phénoménale. Caravage devient un modèle pour une génération entière de peintres qui s’inspirent de son style et de ses thèmes. Le cardinal Del Monte est membre du collège des cardinaux qui surveille le chantier de la basilique Saint-Pierre, mais il suit aussi d’autres commandes semblables dans les églises romaines. Grâce à lui, Caravage se voit confier des commandes importantes à partir de 1599, notamment pour le clergé : La Vocation et Le Martyre de saint Matthieu, ainsi que Saint Matthieu et l’Ange pour la chapelle Contarelli de l’église Saint-Louis-des-Français (dont Giuseppe Cesari a déjà peint à fresque le plafond en 1593), ainsi que la Nativité avec saint Laurent et saint François (aujourd’hui disparue) pour Palerme, La Conversion de saint Paul sur le chemin de Damas et Le Crucifiement de saint Pierre pour la chapelle Cerasi à l’église Santa Maria del Popolo. Des sources anciennes font état de peintures refusées ; néanmoins, cette question a été récemment revue et corrigée, prouvant que les tableaux de Caravage obtiennent au contraire un succès public malgré certains refus de la part de  commanditaires ecclésiastiques. Cela concerne la première version de La Conversion de saint Paul, Saint Matthieu et l’Ange (1602) ou plus tard la Mort de la Vierge (1606). Ces tableaux trouvent néanmoins de nombreux acquéreurs, et parmi les plus notables le marquis Vincenzo Giustiniani et le duc de Mantoue, riches amateurs d’art.

Les œuvres pour la chapelle Contarelli, en particulier, font sensation lors de leur dévoilement. Le style novateur de Caravage attire l’attention par sa manière de traiter les thèmes religieux (en l’occurrence, la vie de saint Matthieu) et par extension ceux de la peinture d’histoire en s’aidant de modèles vivants. Il transpose ses modèles lombards dans des compositions qui se mesurent aux grands noms du moment : Raphaël et Giuseppe Cesari, futur Cavalier d’Arpin. Dans cette rupture, toute relative, avec les idéaux classiques de la Renaissance, et avec des références érudites prodiguées sans restriction par le cardinal Del Monte et son cercle, il humanise ainsi le divin et le rapproche du commun des croyants. Il remporte un succès immédiat (dès la première version du Saint Matthieu et l’Ange) et étend considérablement son influence auprès des autres peintres, surtout grâce à la scène de La Vocation de saint Matthieu. Ce tableau génère ensuite une profusion d’imitations plus ou moins heureusesr, toujours avec plusieurs personnages en train de boire et manger tandis que d’autres jouent de la musique, le tout dans une atmosphère ténébreuse entrecoupée de zones de lumière vive.

Les années qu’il passe à Rome sous la protection du cardinal ne sont toutefois pas exemptes de difficultés. Il se montre bagarreur, susceptible et violent et connaît plusieurs séjours en prison, comme un grand nombre de ses contemporains, les affaires d’honneur se réglant souvent au début du XVIIe siècle par un duel. Il se fait d’ailleurs plusieurs ennemis qui  contestent sa manière de concevoir le métier d’artiste peintre, notamment le peintre Giovanni Baglione, virulent détracteur qui s’en prend souvent à lui, et qui contribue durablement à ternir la réputation personnelle de l’artiste dans son ouvrage Le vite de’ pittori, scultori et architetti.

Caravage peint pendant cette période romaine une grande partie de ses tableaux les plus réputés et connaît un succès et une célébrité croissants à travers tout le pays : les commandes affluent, même si certaines toiles sont parfois refusées par les commanditaires les plus conventionnels  lorsqu’elles s’éloignent des normes iconographiques rigides de l’époque (La Mort de la Vierge est ainsi refusée par les Carmes déchaussés, et néanmoins rapidement achetée par un collectionneur privé, le duc de Mantoue). Les œuvres sont nombreuses, il en réalise plusieurs par an et semble peindre directement sur la toile, d’un trait ferme et en modulant de moins en moins les passages. Néanmoins, il est probable qu’il ait réalisé des études, bien qu’aucun dessin n’ait été conservé. Vers 1597, sa fameuse Tête de Méduse peinte pour le cardinal del Monte est son premier travail sur le thème de la décapitation, qui se retrouve plusieurs fois dans son œuvre. Parmi les autres œuvres, on peut citer Sainte Catherine d’Alexandrie, Marthe et Marie-Madeleine (la Conversion de Marie-Madeleine) et Judith décapitant Holopherne. Son tableau La Mise au tombeau, peint vers 1603-1604 pour décorer l’autel de l’église Santa Maria in Vallicella (entièrement reprise sous l’impulsion de Philippe Néri), constitue une de ses œuvres les plus abouties. Elle est ultérieurement copiée par plusieurs peintres, dont Rubens.

Quelle que soit l’issue des commandes publiques, de nombreuses commandes privées assurent à Caravage des revenus confortables pendant sa période romaine, et témoignent de son succès. Plusieurs familles commandent des tableaux d’autel pour les installer dans leurs chapelles privées : Pietro Vittrici commande La Mise au tombeau pour la Chiesa Nuova ; les Cavaletti font installer La Madone des pèlerins dans la basilique Sant’Agostino ; et La Mort de la Vierge est commandée par le juriste Laerzio Cherubini pour l’église carmélite de Santa Maria della Scala.

Outre les prélats collectionneurs comme les cardinaux Del Monte, Sannesi ou plus tard Scipione Borghese, ce sont souvent des financiers qui sont les premiers clients romains importants de Caravage. Ceux-ci font preuve d’une approche de la vie aussi positiviste que les savants de la nouvelle école scientifique. Le très puissant banquier Vincenzo Giustiniani, voisin du cardinal, fait l’acquisition du Joueur de luth ; ce tableau obtient un tel succès que Del Monte en demande une copie. Par la suite, Giustiniani passe une série de commandes pour embellir sa galerie de peintures et sculptures, ainsi que pour faire valoir sa culture savante. C’est ainsi qu’est commandé le tableau représentant L’Amour victorieux, où Cupidon nu est accompagné de symboles discrètement imbriqués avec le minimum d’accessoires significatifs. Douze tableaux supplémentaires de Caravage font partie de l’inventaire de la succession de Giustiniani en 1638. Un autre nu renommé est destiné au collectionneur Ciriaco Mattei, un autre financier. Celui-ci, qui possède déjà une fontaine ornée de jeunes garçons dans une position assise particulière, passe commande à Caravage d’un tableau inspiré de cette base, et qui devient Le Jeune Saint Jean-Baptiste au bélier. Ici le peintre se confronte aux ignudi du plafond de la chapelle Sixtine et à Annibal Carrache qui vient de peindre à Rome ce même sujet. Outre ce Jean-Baptiste, Mattei possède au moins quatre autres tableaux de Caravage. Ottavio Costa, banquier du pape, complète cette liste : il fait notamment l’acquisition de Judith décapitant Holopherne, L’Extase de saint François et Marthe et Marie-Madeleine.

Pendant ses années romaines, Caravage, qui se sait artiste d’exception, voit son caractère évoluer. Dans un milieu où le port de l’épée est signe  d’ancienne noblesse et alors qu’il fait partie de la noble maisonnée du cardinal Del Monte, le succès lui monte à la tête. L’épée que l’on voit dès 1600 dans La Vocation et dans Le Martyre de saint Matthieu, qui semble faire partie du décor naturel de cette époque, fait de lui un de ces nombreux criminels pour crime d’honneur, qui ont demandé grâce au souverain pontife et l’ont souvent obtenue.

Cela commence en 1600 par des mots. Le 19 novembre 1600, il s’en prend à un étudiant, Girolamo Spampa, pour avoir critiqué ses œuvres. Dans l’autre sens, Giovanni Baglione, ennemi déclaré et rival de Caravage, le poursuit pour diffamation. En 1600, il est également plusieurs fois emprisonné pour avoir porté l’épée et il est accusé de deux agressions, toutefois classées sans suite. En revanche, son ami et alter ego, Onorio Longhi, subit des mois d’interrogatoires pour toute une série de délits et le premier biographe du peintre, Carel van Manders, semble avoir confondu les deux hommes, ce qui a eu ensuite pour conséquence de donner de Caravage l’image d’un homme qui provoque des troubles à l’ordre public partout où il se trouve.

En 1605, le pape Clément VIII meurt et son successeur Léon XI ne lui survit que de quelques semaines. Cette double vacance rallume les rivalités entre prélats francophiles et hispanophiles, dont les partisans s’affrontent de plus en plus ouvertement. Le conclave frôle le schisme avant d’élire pape, sous le nom de Paul V, le francophile Camillo Borghèse. Son neveu Scipion Borghèse est un bon client de Caravage et le nouveau pape commande son portrait au peintre, maintenant bien connu des plus hauts dignitaires de l’Église.

Caravage, qui vit tout près du Palais Borghèse, dans un logement misérable de la ruelle dei Santi Cecilia e Biagio (aujourd’hui vicolo del Divino Amore), passe souvent ses soirées à traîner dans les tavernes « avec ses compagnons tous des effrontés, des spadassins et des peintres ». Le plus grave incident se produit le 28 mai 1606, au cours des fêtes de rue à la veille de l’anniversaire de l’élection du pape Paul V. Ces fêtes sont l’occasion de nombreuses bagarres dans la ville. Dans l’une d’entre elles, quatre hommes armés s’affrontent de part et d’autre, dont Caravage et son partenaire Onorio Longhi qui font face à des membres et proches de la famille Tomassoni, parmi lesquels Ranuccio Tomassoni et son frère Giovan Francesco, pourtant « gardien de l’ordre ». Pendant ce combat, Caravage tue Ranuccio Tomassoni d’un coup d’épée ; lui-même est blessé et l’un de ses camarades, Troppa, est également tué par Giovan Francesco. Il est presque certain que cette rixe a pour objet une ancienne querelle, bien qu’il ne soit pas établi avec certitude quel en a été l’objet. Des tensions entre Onorio Longhi et les Tomassoni existent depuis longtemps déjà, et il est probable que Caravage soit simplement venu assister son ami Longhi dans cette vendetta, comme l’exige le code de l’honneur.

À la suite de ce drame, les différents participants s’enfuient pour échapper à la justice ; pour sa part, Caravage entame son exil par la principauté de Paliano, au sud de Rome.

Wignacourt est le grand maître de l’ordre des chevaliers de Malte, qui accueille Caravage en son sein en 1608. Pour ce meurtre d’un fils d’une puissante et violente famille, liée aux Farnèse de Parme, Caravage est condamné par contumace à la mort par décapitation. Cela le contraint à rester éloigné de Rome. Commence ensuite un long périple de quatre années à travers l’Italie (Naples, Sicile, Syracuse, Messine) puis jusqu’à Malte. Cependant, Romain d’âme et de cœur, il s’efforce d’y revenir tout le long de sa vie — mais sans succès de son vivant malgré un pardon pontifical que son travail et ses amis et protecteurs réussissent finalement à obtenir.

Après s’être réfugié dans la région du mont Albain à Paliano, et peut-être Zagarolo où la famille Colonna l’héberge, Caravage se rend ensuite à Naples — alors sous domination espagnole, et donc hors de portée de la justice romaine — en septembre ou octobre 1606. C’est une période de création très féconde, bien qu’il se trouve alors dans un environnement intellectuel très différent de celui de Rome.

À Naples Caravage continue de peindre des tableaux qui lui rapportent de belles sommes d’argent, dont le retable Les Sept Œuvres de miséricorde (1606/07) pour l’église de la congrégation du Pio Monte della Misericordia. En ce qui concerne les contrastes marqués du clair-obscur («chiaroscuro») de cette peinture, se peut expliquer la lumière brillante du Caravage comme une métaphore de la miséricorde, qui « aide le public à chercher la miséricorde dans sa propre vie ».

La peinture pour le riche Tommaso de Franchis La Flagellation du Christ connaît un grand succès. Une Vierge à l’Enfant, aujourd’hui disparue, est sans doute aussi réalisée à ce moment, de même que Le Crucifiement de saint André pour le comte de Benavente, vice-roi d’Espagne.

Certains tableaux à destination de prélats influents semblent être produits tout particulièrement pour hâter l’obtention de son pardon judiciaire : c’est peut-être le cas du Saint François méditant qui aurait pu être peint pour Benedetto Ala (président du tribunal pénal pontifical) au début de l’exil à Paliano, ainsi que d’un nouveau David et Goliath particulièrement sombre à destination du cardinal Scipione Borghèse, neveu du pape Paul V. Ce dernier ne tarde pas, de fait, à nommer Caravage « chevalier du Christ » à Malte. Michel Hilaire soutient, à la suite de Roberto Longhi, que David avec la tête de Goliath, daté par Sybille Ebert-Schifferer de 1606-1607, aurait été réalisé « comme une sorte d’appel désespéré en direction du cardinal Scipion Borghese afin qu’il intercède auprès du pape pour obtenir la grâce du fugitif ».

En juillet 1607, il quitte donc Naples, où il a séjourné une dizaine de mois, et s’installe à Malte, souhaitant être nommé au sein de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Il est courant d’être nommé chevalier après d’importantes commandes pour le pape, et cet engagement militaire contre la menace turque pouvait remplacer une sanction pénale. Il est donc présenté au grand maître, Alof de Wignacourt, dont il peint le portrait. Il produit également plusieurs autres tableaux, dont le Saint Jérôme écrivant commandé par le chevalier Malaspina, Amour endormi pour le chevalier Dell’Antella, la Décollation de saint Jean-Baptiste, monumental tableau d’autel exceptionnellement horizontal (3,61 × 5,20 m) réalisé in situ dans la co-cathédrale Saint-Jean de La Valette et peut-être sa seconde Flagellation du Christ, commandés par le clergé local.

En juillet 1608, il est fait chevalier de Malte de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Mais sa consécration ne dure pas. Dans la nuit du 19 août 1608, il est le protagoniste d’une nouvelle affaire de violence. Au cours d’une rixe, Caravage se mêle à un groupe qui tente de pénétrer de force dans la maison de l’organiste de la cathédrale. Jeté en prison, il s’en échappe par une corde et quitte Malte. Il est en conséquence radié de l’Ordre. Il est probable, toutefois, qu’il aurait pu bénéficier d’une forme de clémence s’il avait attendu les conclusions de la commission d’enquête.

Caravage débarque alors à Syracuse, en Sicile. La présence de son ami Mario Minniti n’étant pas attestée, on suppose l’influence d’une autre  connaissance du peintre, le mathématicien et humaniste Vincenzo Mirabella, dans la commande de L’Enterrement de sainte Lucie. Caravage répond en effet à plusieurs commandes pour de grandes familles et pour le clergé, dont deux retables, La Résurrection de Lazare et L’Enterrement de sainte Lucie où se retrouve, chaque fois avec la plus explicite détermination, l’effet spectaculaire d’un vaste espace de peinture laissé vide comme dans La Décollation de saint Jean-Baptiste. Ensuite, un document signale sa présence le 10 juin 1609 à Messine, et il peint alors L’Adoration des bergers. Avec l’appui de ses protecteurs, et en peignant ces tableaux toujours inspirés par ses commanditaires profondément religieux et empreints d’une sincère humanité, il s’emploie toujours à obtenir la grâce du pape pour pouvoir rentrer à Rome.

En octobre 1609, il retourne à Naples. Dès son arrivée, il est grièvement blessé, dans une nouvelle bagarre, par plusieurs hommes qui l’attaquent et le laissent pour mort : la nouvelle de sa mort remonte même jusqu’à Rome87, mais il survit et peint encore, sur commande, plusieurs tableaux comme Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste, peut-être Le Reniement de saint Pierre, un nouveau Saint Jean-Baptiste et Le Martyre de sainte Ursule, pour le prince Marcantonio Doria, qui pourrait être sa toute dernière toile.

Il est envisageable, toutefois, que d’autres tableaux soient à inscrire au catalogue de cette production tardive, dont une Marie-Madeleine et deux Saint Jean-Baptiste destinés au cardinal Scipion Borghese. Un Saint Jean-Baptiste à la fontaine, souvent copié par la suite, n’est pas attribué à Caravage avec certitude mais pourrait bien constituer sa dernière œuvre inachevée.

Le contexte et les circonstances exactes de la mort de Caravage restent en grande partie énigmatiques. En juillet 1610, il apprend que, grâce à l’entremise du cardinal Scipion Borghese, le pape est enfin disposé à lui accorder sa grâce s’il demande son pardon. Voulant brusquer le destin, il quitte Naples, muni d’un sauf-conduit du cardinal Gonzague, pour se rapprocher de Rome. Il s’embarque alors sur une felouque qui fait la liaison avec Porto Ercole (actuellement en Toscane), frazione de Monte Argentario, une enclave alors espagnole du royaume de Naples. Il emporte avec lui plusieurs tableaux destinés au cardinal Borghese et en laisse d’autres à Naples. Il fait escale à Palo Laziale, une petite baie naturelle du Latium au sud de Civitavecchia sur le territoire des États de l’Église qui héberge alors une garnison. Alors qu’il est à terre, il est arrêté, par erreur ou malveillance, et jeté en prison pendant deux jours. Cet épisode advient alors que le pape lui a déjà accordé sa grâce, que Caravage espère enfin recevoir en revenant à Rome. Mais il meurt en chemin. Son décès est enregistré à l’hôpital de Porto Ercole, le 18 juillet 1610. Il a 38 ans. Les documents issus de la querelle suscitée par son héritage ont permis d’éclairer en partie ces événements et d’identifier son dernier domicile napolitain, mais les détails de sa mort restent encore assez obscurs.

Selon une version volontairement inventée de toutes pièces, Giovanni Baglione reconstitue ainsi les derniers moments du peintre : « Après, comme il ne retrouvait pas la felouque, il fut pris de fureur et erra sur cette plage comme un désespéré, sous le fouet du Lion Soleil, pour voir s’il pouvait distinguer sur la mer le bateau qui emportait ses effets. » Cette version des faits est aujourd’hui rejetée avec une argumentation précise91. Giovanni Pietro Bellori, biographe ultérieur, s’est ensuite simplement appuyé sur cette version fausse. Une version antérieure précise que, désespéré, il a rejoint à pied Porto Ercole à cent kilomètres et que, dépité, perdu et fiévreux, il a marché sur la plage en plein soleil où il a fini par mourir quelques jours plus tard. Selon une version plus probable, il se serait déplacé à cheval en suivant la Via Aurelia, de Palo Laziale à Porto Ercole, avant d’y trouver la mort.

Vincenzo Pacelli, spécialiste du peintre et plus particulièrement de cette époque, propose néanmoins une autre version, documents à l’appui : Caravage aurait été attaqué à Palo et cette agression lui aurait été fatale ; elle aurait été commise par des émissaires des chevaliers de Malte avec l’accord tacite de la Curie romaine — et cela en dépit du fait qu’à sa mort, il n’est plus chevalier de l’Ordre de Malte.

Quoi qu’il en soit, le document précis de son certificat de décès, retrouvé en 2001 dans le registre des décès de la paroisse de Saint-Érasme de Porto Ercole, signale qu’il est mort « à l’hôpital de Sainte-Marie-Auxiliatrice, des suites d’une maladie ». On peut en déduire qu’il est mort « de fièvre maligne », c’est-à-dire a priori du paludisme, mais le saturnisme ne semble pas exclu. Il est probablement inhumé, comme tous les étrangers qui sont décédés dans cet hôpital, dans le cimetière de San Sebastiano de Porto Ercole.

Source : Wikipédia.

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