La lutte contre l’apartheid.

L’apartheid (mot afrikaans partiellement dérivé du français, signifiant « séparation, mise à part ») était une politique de « développement séparé » (afsonderlike ontwikkeling) affectant, selon des critères raciaux ou ethniques, les populations du pays dans des zones géographiques déterminées. Il fut conceptualisé et introduit à partir de 1948 en Afrique du Sud (Union d’Afrique du Sud, puis République d’Afrique du Sud) par le Parti national, puis aboli le 30 juin 1991.

La politique d’apartheid se voulait l’aboutissement institutionnel d’une politique et d’une pratique jusque-là empirique de ségrégation raciale (Pass-laws, baasskap et colour bar), élaborée en Afrique du Sud depuis la fondation par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales de la colonie du Cap en 1652. Avec l’apartheid, le rattachement territorial (puis la nationalité) et le statut social dépendaient du statut racial de l’individu. L’apartheid a également été appliqué de 1959 à 1979 dans le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie), alors administré par l’Afrique du Sud.

La politique d’apartheid fut le « résultat de l’anxiété historique des Afrikaners obsédés par leur peur d’être engloutis par la masse des peuples noirs environnants ». Les lois rigides qui en résultèrent, « dictées par une minorité blanche dynamique obsédée par sa survie » en tant que nation distincte, furent ainsi le résultat d’une confrontation, sur une même aire géographique, d’une société sur-développée, intégrée au premier monde avec une société de subsistance, encore dans le tiers monde, manifestant le refus de l’intégration des premiers avec les seconds.

Après le massacre de Sharpeville en 1960 et dans le contexte de la décolonisation, les critiques internationales contre l’apartheid commencent à prendre de l’ampleur (exclusion de l’Organisation mondiale de la santé, du bureau international du travail puis du comité international olympique, retrait du mandat sur le Sud-Ouest africain). Mais ce n’est qu’après les émeutes de Soweto en 1976 que des sanctions internationales contraignantes (embargo sur les ventes d’armes) sont imposées par le Conseil de sécurité des Nations unies contre l’Afrique du Sud. Les réformes entamées sous les gouvernements de Pieter Botha (autorisation de syndicats non blancs puis mixtes, abolition des emplois réservés, nouvelle constitution ré-instaurant de droits politiques aux indiens et aux métis, abolition de la loi sur les laissez-passer et de celle interdisant les mariages mixtes, ouverture des lieux publics à toutes les communautés) ne suffisent pas à enrayer la multiplication des sanctions internationales bilatérales (restrictions diplomatiques ou commerciales, embargo sur les importations de charbon, refus d’exportation de technologies) tandis que les townships deviennent ingouvernables.

À la suite de l’arrivée au pouvoir en août 1989 du président Frederik de Klerk et à la libération, après vingt-sept années d’emprisonnement, le 11 février 1990, de Nelson Mandela, chef de file de la lutte contre l’apartheid, les dernières lois piliers de l’apartheid (notamment le group Areas Act et le Population Registration Act) sont abolies en juin 1991. Les négociations constitutionnelles (CODESA) menées entre le gouvernement, le congrès national africain, le parti national et les principaux partis politiques sud-africains aboutissent à l’élaboration d’une constitution intérimaire, aux premières élections parlementaires non raciales au suffrage universel (27 avril 1994) et à l’élection de Nelson Mandela comme premier président noir d’Afrique du Sud le 10 mai 1994.

Pour avoir pacifiquement mis fin à la politique d’apartheid et entamé des négociations politiques, Nelson Mandela et Frederik de Klerk reçoivent conjointement le Prix Nobel de la paix en 1993.


La ségrégation raciale était une réalité bien avant l’établissement de l’Union d’Afrique du Sud. Pratiquée globalement de façon moins dogmatique et moins légaliste dès le XVIIe siècle, le confinement spatial des non-Blancs dans les zones rurales du Cap ou du Natal tout comme dans les centres industriels résultaient de la double volonté de réduire la dangerosité sociale (vagabondage, vol…) des Africains que de contrôler la disponibilité de la main-d’œuvre. Le caractère généralisé de la ségrégation ne relevait encore que de règlements empiriques comme les Pass laws (laissez-passer), adoptées dès 1809 dans la colonie du Cap. En 1894, l’assemblée législative du Cap vote la loi Glen Grey qui définit notamment les modalités de l’allocation obligatoire de délimitations géographiques pour les populations noires de la colonie du Cap.

La ségrégation à grande échelle date de l’époque d’Alfred Milner, haut commissaire en Afrique du Sud après la Seconde Guerre des Boers quand il met en place une commission intercoloniale des affaires indigènes sud-africaines composée exclusivement de Britanniques et dont le but était d’élaborer un plan pour les futures relations raciales du dominion en tenant compte de la législation disparate des quatre colonies. Les théories  du darwinisme social et du racisme scientifique imprègnent alors un grand nombre d’intellectuels de l’époque et, prétextant de la supériorité des Blancs, l’une des recommandations de la commission présidée par Sir Geofrey Lagden préconise la création de réserves indigènes à travers toute l’Afrique du Sud. Ces réserves n’avaient à l’origine qu’une fonction économique, subordonnées à l’ensemble sud-africain pour servir de réservoir de main-d’œuvre. Elles n’avaient pas vocation à devenir indépendantes. À partir de 1948, le gouvernement mené par le parti national, donna un contenu idéologique pour justifier et développer ces réserves qui, dans le cadre de la politique d’apartheid qui commença à être mis en place, prirent les noms successivement de bantoustans puis « homelands », « black states » et enfin « national states ».

Quant à l’origine du mot « apartheid », il est attribué au professeur P. van Biljoen qui, en 1935, propose à la ligue afrikaans pour les études raciales de définir ainsi les bases d’une nouvelle politique qui serait basée sur la séparation verticale entre les différents groupes de population et qui serait distincte de la ségrégation raciale mise en œuvre jusque-là.

La résistance à la ségrégation institutionnalisée et aux discriminations quotidiennes s’organise : Mohandas Karamchand Gandhi mène des actions de protestations non-violentes contre les vexations à l’égard de la classe moyenne indienne. Plusieurs associations sont fondées : l’Organisation du peuple africain (African People’s Organisation, 1902), le Congrès national des Natifs sud-africains (South African Native National Congress, 1912) qui deviendra en 1923 le Congrès national africain (African National Congress ou ANC), la Youth League (1944). Le syndicat de l’Industrial Commercial Union, fondé en 1919, organise des grèves pour la défense des travailleurs noirs, relayé par le Parti communiste d’Afrique du Sud, créé en 1921. Durant la Seconde Guerre mondiale, par hostilité tout à la fois envers le capitalisme, l’impérialisme britannique et le colonialisme, des dirigeants noirs et indiens tels Yusuf Dadoo, un influent dirigeant du congrès indien du Transvaal et membre du parti communiste sud-africain, prononcent plusieurs virulents discours contre la guerre et le suivisme du gouvernement sud-africain ce qui lui vaudra plusieurs séjours en prison. En conséquence de ces discours et par prévention des troubles, les grèves des travailleurs noirs sont déclarées illégales au titre de l’effort de guerre.

De son côté, le congrès national africain, qui peine alors à s’imposer dans la société civile noire sud-africaine, entreprend de se reconstruire sous la direction d’Alfred Xuma. Son but est de transformer l’organisation intellectuelle qu’est l’ANC en un véritable parti de masse. En 1943, il fait adopter une nouvelle charte constitutionnelle qui ouvre l’adhésion à l’ANC aux gens de toute race, élimine de l’organigramme la chambre des chefs tribaux et accorde aux femmes des droits égaux aux hommes au sein du mouvement. En 1944, il facilite, au sein du monde étudiant, principalement à l’université de Fort Hare, la création de la ligue des jeunes de l’ANC par Nelson Mandela, Walter Sisulu et Oliver Tambo, dont l’objet est de former un renouvellement des idées et des cadres d’un parti vieillissant. Cette ligue de jeunesse se révèle vite plus radicale que son aînée dans son mode d’expression, partisan de manifestations de masse pour faire aboutir les revendications d’égalités raciale et politique de la majorité noire. Elle conteste notamment le bilan de ses aînés, plaide pour une émancipation morale vis-à-vis du paternalisme blanc et pour l’affirmation d’un nationalisme sud-africain noir, débarrassé de ses oripeaux ethniques.

Le rebondissement des problèmes raciaux intervient au sortir de la Seconde Guerre mondiale, époque où la totalité de la population urbaine noire dépasse pour la première fois celle de la population urbaine blanche pour atteindre 1,5 million de personnes. En 1947, Xuma formalise son alliance avec le Congrès indien du Natal et le Congrès indien du Transvaal du docteur Yusuf Dadoo, afin de présenter un front uni, dépassant les clivages raciaux, face à la classe politique blanche.

En juin 1948, à la surprise générale et bien que minoritaire en voix, l’alliance du Parti national de Daniel François Malan, et du Parti afrikaner (Afrikaner Party – AP) de Nicolaas Havenga, remporte la majorité des sièges aux élections de 194857 avec 42 % des voix et 52 % des sièges. Cette victoire du parti national consacre aussi celle du Broederbond, une société secrète fondée en 1918 et consacrée exclusivement à la promotion des Afrikaners dans la société civile. Le thème récurrent des gouvernements nationalistes successifs ne sera plus dès lors la défense traditionnelle de l’identité afrikaans face au danger de domination ou d’acculturation anglophone mais celui du peuple blanc d’Afrique du Sud (anglophones, afrikaners, lusophones) menacé par la puissance de la démographie africaine et la crainte d’un soulèvement de millions de Noirs (population majoritaire dans le pays) qui balaieraient le peuple afrikaner, sa langue, sa culture, ses institutions et toute sa manière de vivre. L’idée est aussi de mettre en place une politique permettant de satisfaire aux deux tendances constitutives du parti national, l’une portée sur la suprématie blanche garantissant la sécurité des blancs, l’autre mobilisée autour de la promotion et de la défense de la culture afrikaner enracinée dans l’histoire « d’un peuple élu » (le volk).

Avant 1948, la politique indigène des gouvernements de l’Union Sud-Africaine avait constamment été présentée comme un expédient provisoire en attendant que, devenues « civilisées, les masses indigènes » aient accès à la citoyenneté. Après 1948, l’apartheid, ou développement séparé des races, vient rompre avec le pragmatisme de la Colour Bar et avec la discrimination conjoncturelle héritée de l’ère coloniale. Présenté par la commission Sauer, l’apartheid fige les rapports entre races et groupes de populations, excluant dorénavant tout évolution simple et pacifique du système politique et économique. Il devient la pierre angulaire de la politique nationale sud-africaine en s’insérant dans une philosophie précise, fixe, permanente et immuable, bien éloignée de l’ancien concept du Colour Bar. Pour nombre de chefs d’États étrangers où sévit déjà une séparation plus subtile voire coutumière entre les classes, les ethnies ou les religions, la ségrégation affichée et revendiquée de l’apartheid va leur permettre d’utiliser à leur profit la politique intérieure de l’Afrique du Sud et de faire de ce pays un bouc émissaire providentiel.

D.F. Malan ne s’était jamais passionné pour les questions relatives aux autochtones d’Afrique du Sud. Pour lui, la priorité était de pallier la pauvreté des petits Blancs, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Il considère notamment que l’équilibre racial en Afrique du Sud repose sur un accord tacite entre Noirs et Blancs fondé sur le respect et l’exemplarité que ceux-ci doivent inspirer. C’est pourquoi, régler le problème des Blancs pauvres doit aussi permettre, selon lui, de gérer la question autochtone. Selon ses déclarations, l’objectif de l’apartheid est alors la division du pays en deux parties avec d’un côté les Noirs et d’un côté les Blancs, sans que les premiers ne perdurent à être les réservoirs de main d’œuvre des seconds.

En fait, le concept de l’apartheid n’est pas clairement défini. Certains n’envisagent que de renforcer les lois ségrégationnistes en gardant le même système économique de production, alors que d’autres estiment que ces lois sont insuffisantes et inutiles si on laisse perdurer l’intégration économique entre les Blancs et les autres populations de couleur, première étape d’une intégration politique qui conduira inéluctablement à la chute de la domination blanche en Afrique du Sud. Pour Hendrik Verwoerd, le libéralisme basé sur la promotion de l’individu ne va pas accepter plus longtemps le maintien de la ségrégation traditionnelle jusque-là pratiquée dans plusieurs pays de la sphère occidentale. Il convient alors de trouver une alternative sans remettre en cause le principe de la domination blanche. Or, comme il écrit lui-même en 1950, les Blancs doivent comprendre que les populations de couleur ont leurs propres consciences nationales et des ambitions et, ainsi, qu’elles ne pourront éternellement continuer à accepter d’être leurs subordonnées en étant, de plus intégrées à leur vie quotidienne. Il convient dès lors, dans l’esprit de Verwoerd, que chaque peuple d’Afrique du Sud puisse exercer ses droits, séparément des autres, dans des cercles définis et évoluer à son rythme, en « bons voisins ». L’apartheid que conçoit Verwoerd, et qui va s’imposer, doit alors être un système politique fondé sur des principes stricts et clairs qui ne peuvent souffrir aucune exception, même mineure, au risque sinon de corrompre sa cohérence. Ainsi n’est-il pas possible d’accepter des diplomates noirs ou des maoris dans l’équipe de rugby de Nouvelle-Zélande. Cette conception exclusive et fondamentaliste de l’apartheid s’oppose à d’autres conceptions plus souples du système, notamment celles du ministre Theophilus Donges pour qui l’apartheid n’est qu’un moyen provisoire visant à protéger les Afrikaners sur deux à trois générations avant le jour où ils n’auront plus le monopole du pouvoir68. Ou encore Ben Schoeman pour qui les différends groupes de population sont déjà trop imbriqués et qui estime irréaliste une partition territoriale ou l’interdiction de la région du Cap occidental aux travailleurs noirs68. Des dissidences philosophiques sur ce thème apparaissent aussi avec le professeur Wicus du Plessis et le Bureau des affaires raciales (South African Bureau of Racial Affairs – SABRA).

Dans un premier temps, Malan confie le ministère des affaires indigènes à un pragmatique modéré, Ernest George Jansen, qui maintint la tradition libérale du Cap et se montre plus préoccupé par la réhabilitation des réserves ou la pénurie de logements dans les townships. C’est sous la responsabilité des ministres Theophilus Dönges et Charles Swart que l’arsenal législatif de l’apartheid se met d’abord concrètement et rapidement en place, dans le but existentiel de préserver l’identité du « Volk » (le peuple afrikaner). Ainsi, le refus de toute mixité génétique et raciale est inscrite dès la loi de 1949 sur l’interdiction des mariages interraciaux (illégaux, ils sont passibles des tribunaux) et celle de 1950 sur l’interdiction des relations sexuelles interraciales. En 10 ans, près de 4 000 personnes seront condamnées en vertu de cette loi. Mise à part Margaret Ballinger, la représentante au parlement des populations de couleur du Cap, cette législation ne rencontre guère d’opposition et laisse indifférente la grande majorité de la population blanche.

Ce texte fondamental, pilier de toutes les autres lois d’apartheid, est la loi d’enregistrement de la population (Population Registration Act), adoptée en 1950 qui institutionnalise la classification raciale pour chaque habitant du pays âgé de plus de 16 ans en définissant 4 principaux groupes raciaux (Blancs, Coloureds, Noirs, asiatiques) et établissant des critères d’appartenance raciale. Ce texte de référence allait être le support de tous les autres textes législatifs et réglementaires relatifs à l’apartheid. Ainsi en découlent les textes sur l’habitat (Group Areas Act), l’enseignement (Bantu Education Act), les mouvements des personnes, l’emploi et tout ce qui concerne la vie sociale. La mise en place du « Groups Areas Act » renforce ainsi la ségrégation résidentielle au prix du déplacement de centaines de milliers de personnes dont quelques dizaines de milliers de Blancs. Il s’agit pour les nationalistes de freiner le processus d’urbanisation des Noirs et de contrôler les transactions immobilières et l’occupation des sols.

En 1951, sous la pression de la commission des affaires indigènes du parlement, Malan remplace Jansen par Hendrik Verwoerd au ministère des affaires indigènes. Pendant les 8 années suivantes, Verwoerd allait jeter les bases du projet de grand apartheid centré autour de la création de bantoustan, procédant alors à un renversement de logique par rapport aux anciennes politiques gouvernementales : il ne s’agit plus de maintenir l’unité de la nation mais de sacrifier l’intégrité territoriale et les relations sociales au profit d’un ordre racial. Dans le cadre du débat parlementaire relatif au projet de loi sur l’autonomie bantoue, qui prévoit la suppression de la représentation noire au Parlement (par des blancs) et le  développement d’unités nationales bantoues autonomes, Verwoerd déclare « Nous n’avons aucune hésitation à choisir un État blanc plus petit où l’homme blanc pourrait gouverner son territoire et serait maitre de sa destinée, plutôt qu’un grand État qui finirait par devenir non blanc […] Il n’y a pas d’objection valable et rien ne s’oppose dans la pratique à ce que l’Afrique du Sud soit formée d’un certain nombre de nations, chacune sur son propre territoire ». Toute la politique du gouvernement vise dorénavant à recréer des états ethno-linguistiques homogènes à partir des réserves ethniques préexistantes. Il lui faut dans le même temps distinguer et définir les différentes communautés ethno-linguistiques du pays. Cependant, le « grand apartheid » qui se met alors en œuvre repose sur des données et des projections démographiques complètement erronées.

Si seuls les Blancs bénéficient alors des garanties d’un régime démocratique, puis dans une moindre mesure à partir de 1984, les Indiens et les métis, le professeur américain Lyn Boyd Judson note que les sud-africains noirs se considèrent pour leur part, durant la période s’étalant de 1940 à 1990, comme des « esclaves dans leur propre pays », terme que les noirs sud-africains contemporains utilisent pour évoquer cette période.

Le ministre des affaires indigènes était de facto le chef des africains du pays. Tous les commissaires et tous les chefs de tribus, en zone rurale, étaient responsables devant lui. Son pouvoir était aussi total sur les africains urbanisés. En 1950, Hendrik Verwoerd est appelé par le docteur Malan pour diriger ce ministère et organiser l’apartheid géographique. Considéré comme un visionnaire, et non comme le grand architecte de l’apartheid, Verwoerd donna une impulsion, une direction et un calendrier pour la mise en place du grand apartheid. Il nomma Max Eiselen, professeur  d’anthropologie sociale à l’université de Stellenbosch avec qui il partageait les mêmes points de vue sur le tribalisme et le nationalisme noir, pour mettre en forme cette politique. L’obsession que les Afrikaners avaient pour définir leur propre identité est transposée dans les analyses faites pour définir ethno-linguistiquement les différents peuples bantous à travers leur histoire, leur langue, leur culture qui font l’objet d’une relecture et d’un réexamen pour coïncider avec la nouvelle politique raciale, quitte à exacerber les particularismes afin de créer des entités artificielles,  proposées voire imposées à des peuples qui n’en veulent pas.

Des États ethniques, les Bantoustans (ou Homeland), sont ainsi créés à partir des 263 réserves indigènes déjà constituées sous l’ancienne législation. Économiquement peu viables, limités à seulement 13 % du territoire, ils enferment des populations entières sur des territoires dont la plupart sont privés de richesse naturelle et d’industrie, sans accès au commerce international. Si cette indépendance de façade satisfait parfois les potentats locaux, elle est essentiellement factice.

Durant les 8 années de son mandat au ministère des affaires indigènes, sous les gouvernements Malan et Strijdom, Verwoerd rénove son département ministériel qu’il scinde en deux en 1955 pour former le département des affaires bantu et celui de l’éducation bantu. La politique, alors menée pour organiser le grand apartheid, repose sur le renouveau des structures tribales, privilégiant l’aristocratie et les forces traditionalistes africaines, alors en perte de vitesse sur tout le continent africain. La hiérarchie tribale fut rehaussée afin de recréer de nouvelles structures pour l’administration locale qui devaient dorénavant davantage reposer sur les chefferies et non plus sur les commissaires du gouvernement. Le Bantu authorities act en 1951, abolissant le conseil représentatif indigène, instaura à la place des autorités tribales, régionales et territoriales, fondées sur des critères géographiques et ethniques. Leurs compétences relevaient du domaine administratif et judiciaire alors que le droit tribal coutumier était revalorisé. En l’absence de chefs reconnus, une autorité communautaire était instituée avec des conseillers traditionnels reconnus. Toutes ces autorités tribales, dont les fonctions étaient entre autres de maintenir l’ordre, de percevoir les impôts et de s’occuper des registres d’état civil, étaient salariées du gouvernement central sud-africain. Cette loi fut complétée en 1959 par la Bantu Self Government Act élargissant les compétences de ces autorités. L’application de la loi fut néanmoins lente car elle imposait au gouvernement de persuader l’aristocratie locale d’accepter les nouvelles structures. En dépit de l’hostilité des africains urbanisés, l’aristocratie tribale en zone rurale fut séduite et dès 1953, les premières autorités tribales furent établies dans les réserves indigènes du Transvaal, du Cap et du Natal. Il y eut cependant de fortes résistances, notamment au Zululand au Sekhukhuneland et au Transkei, d’autant plus que le système mis ainsi en place favorisait les nobles les plus dociles au pouvoir. En accordant aux chefs tribaux les responsabilités des commissaires aux affaires bantous, la nouvelle structure organisationnelle des réserves allait aussi favoriser la corruption au plus haut niveau des autorités régionales.

Alors que Verwoerd et les anthropologues du ministère des affaires indigènes mettaient en place ces structures tribales, le gouvernement avait mandaté le professeur Tomlinson pour faire un rapport sur la viabilité économique de ces réserves. Les conclusions du rapport Tomlinson allaient notamment amener le gouvernement à envisager la séparation territoriale de ces territoires. Alors que jusqu’en 1948, l’Afrique du Sud réclamait l’incorporation du Bechuanaland, du Basutoland et du Swaziland à son territoire, les gouvernements successifs de la période d’apartheid allaient mener une politique inverse souhaitant, en raison de leur lien ethno-linguistique, l’incorporation du Bophuthatswana avec le Botswana et le QwaQwa avec le Lesotho. Répondant ainsi à l’Afrique décolonisée par le biais de la création de ces États ethniques, le gouvernement de Pretoria pensait ainsi pouvoir créer une république sud-africaine constituée majoritairement de blancs (les métis et les indiens n’étant pas concernés par la politique des bantoustans). Dès le départ, il est envisagé à terme d’accorder l’autonomie interne aux futurs bantoustans sans pour autant leur accorder la pleine souveraineté.

Dénonçant la misère économique des réserves, le groupe d’études de Tomlison faisait également un certain nombre de propositions pour assurer leur viabilité économique, notamment au niveau agricole, mais aussi envisageait une nouvelle carte géopolitique de toute la sous-région avec une redistribution spatiale des frontières à partir de critères ethno-linguistiques. En proposant un développement économique général de territoires africains, sur lesquels vivraient 10 millions de personnes et en critiquant certains des aspects de la politique des bantoustans, notamment leurs faibles ressources et superficies, le rapport Tomlison fixait aussi et surtout des objectifs qui étaient financièrement ambitieux et couteux, comme la création au sein de ces territoires non seulement d’industries mais aussi d’une centaine de villes équipées. À long terme, condamnant implicitement la politique des bantoustans, le rapport estimait que si toutes ses recommandations, notamment financières, étaient respectées, les bantoustans ne recevraient que 60 % de la population noire d’Afrique du Sud à l’horizon 1981, laissant encore les blancs en minorité en zone blanche. Les estimations financières demandées dans le rapport Tomlison ne furent pas mises en œuvre. Néanmoins, la politique des bantoustans continua. D’autres critiques émanèrent cependant au sein même du parti national pour critiquer la politique de Verwoerd. Le plus emblématique d’entre eux fut le professeur L. J. du Plessis de l’université de Potschefstroom. Cet ancien chef du Broederbond en vint à la conclusion que l’apartheid ne pouvait être justifié qu’avec l’accord des africains et dans le cadre du droit des peuples à l’autodétermination, concept que les Boers puis les Afrikaners avaient invoqué pour eux-mêmes dans leur lutte contre l’impérialisme britannique. Dans le contexte de la décolonisation alors en cours sur le continent africain, Wicus du Plessis argumenta pour que des discussions approfondies soient entamées avec les chefs des mouvements noirs tels que le congrès national africain. Il se montra notamment favorable, à terme, à une égalité territoriale et politique entre blancs et noirs et à la création d’une Afrique du Sud unitaire comprenant de nouvelles provinces dirigées par les élites noires du pays81. Le débat interne aux cercles nationalistes se solda cependant par la victoire des partisans de Verwoerd, la mise à l’écart de Wicus du Plessis et la purge de ses partisans des organismes afrikaners.

En 1964, Verwoerd proclama officiellement que l’évolution naturelle des Bantoustans était la partition effective du territoire sud-africain et leur indépendance. De 1956 à 1977, une dizaine d’autorités territoriales tribales furent établies et 4 d’entre eux à commencer par le Transkei devinrent indépendants mais non reconnus par la communauté internationale.

À partir de 1976 et des émeutes de Soweto, le pays est en proie à la montée de la violence politique et de la répression policière dans les townships. Au bout de plusieurs mois d’émeutes, le bilan est de 600 morts. Le mouvement de la Conscience noire, à l’origine des troubles de Soweto, est décapité avec la mort de son chef charismatique, Steve Biko. L’émotion causée par la mort de ce dernier conduit le conseil de sécurité de l’ONU à imposer pour la première fois des sanctions obligatoires contre l’Afrique du Sud en décrétant un embargo sur les ventes d’armes.

Après les émeutes de Soweto, Umkhonto we Sizwe, la branche militaire de l’ANC, recrute de nombreux militants et organise sa guérilla dans des camps d’entrainement en Angola, en Tanzanie ou en Zambie où des actes de torture ou des exécutions sont pratiqués contre les militants accusés d’espionnage. À partir de 1977, elle organise des sabotages et des attentats au sein même de l’Afrique du Sud. Parfois, ces actions restent symboliques (attentat contre des postes de police des townships, contre la centrale de Koeberg) mais parfois ce sont de véritables attentats terroristes (attentat de church street à Pretoria en 1983, attentat d’Amanzimtoti en 1985, meurtres de fermiers blancs dans le nord et l’est du Transvaal ou de conseillers municipaux ou de policiers noirs accusés de collaboration dans les townships…). Des scientifiques sont chargés par les services secrets gouvernementaux de travailler sur un programme de diminution du taux de fertilité des femmes noires par le biais d’une substance répandue dans l’eau ou les produits de consommation courante. D’autres procédés sont testés comme l’imprégnation de poison sur des T-shirts portés par des militants de l’ANC.

L’année 1986 est marquée par la poursuite de la répression, des milliers d’arrestations et des centaines de morts avec son cortège de bavures policières et de meurtres menés par de mystérieux « escadrons de la mort à la sud-américaine » touchant à la fois des universitaires blancs de gauche ou des personnalités noires impliquées dans des organisations civiles anti-apartheid. Au début de l’année, plus de 54 townships du pays sont ainsi en guerre ouverte contre le gouvernement et sa politique d’apartheid, deux millions d’étudiants sont en grève et plus de 2 millions de salariés font grève au début du mois de mai. Le gouvernement est divisé entre faucons et réformistes. Une médiation est tentée par les pays du Commonwealth pour amorcer des pourparlers entre l’État et l’ANC : ils proposent qu’en échange de la libération de Nelson Mandela et de ses compagnons, l’ANC renonce à la lutte armée et accepte de négocier une nouvelle constitution sur le modèle des accords de Lancaster House pour la Rhodésie du Sud. Parallèlement, des représentants des plus grandes entreprises sud-africaines rencontrent des membres de l’ANC à Lusaka en Zambie. Le 12 juin 1986, après avoir imposé graduellement des mesures d’urgence dans plusieurs districts administratifs, Botha proclame l’état d’urgence dans les townships. Après avoir appelé à rendre les townships ingouvernables, l’objectif des militants anti-apartheid des townships est dorénavant de créer des contre-pouvoirs à travers la mise en place de comités de rues et de quartiers.

De 1996 à 1998, une Commission de la vérité et de la réconciliation sillonne le pays pour récolter les témoignages des victimes et des oppresseurs, des partisans ou des opposants à l’apartheid, afin de recenser toutes les violations des droits de l’homme commis de 1960 à 1993 et d’éclaircir les crimes et exactions politiques commis au nom du gouvernement sud-africain mais également les crimes et exactions commis au nom des mouvements de libération nationales.

Le rapport final de cette commission a épinglé l’absence de remords ou d’explication de certains anciens responsables politiques du régime d’apartheid (Pieter Botha, Frederik de Klerk, Magnus Malan) mais aussi le comportement de certains chefs de l’ANC, notamment dans les camps d’entrainements d’Angola et de Tanzanie. Des poursuites judiciaires ou des amnisties ont été recommandées (quand les motivations d’auteurs de crimes ou de délits étaient essentiellement politiques), d’autres ont été refusées. La plupart de ceux qui avaient été inculpés devant les tribunaux comme Magnus Malan ou Wouter Basson ont été acquittés pour  insuffisance de preuves, ou parce qu’ils avaient obéi aux ordres.

Lors d’un entretien avec un journaliste, Philippe Hugon affirme que malgré l’apartheid, l’Afrique du Sud est devenue « la plus grande démocratie africaine selon la définition de Montesquieu : séparation des pouvoirs, liberté de la presse, indépendance de la justice, opposition multipartite ». En fait, même si l’on pouvait craindre une situation à l’algérienne, avec une forte opposition du pouvoir blanc sur le modèle de l’OAS et un rejet violent des Blancs par les populations discriminées, il faut reconnaître que « grâce à quelques grandes figures comme Frederik de Klerk et Nelson Mandela », le bain de sang entre les deux communautés a pu être évité. D’une part, l’African National Congress (ANC) a abandonné le concept de « clivage de race » pour celui de « clivage social » grâce notamment aux actions conjuguées de Mgr Desmond Tutu et de la Commission de la vérité et de la réconciliation. Malgré l’apartheid, l’Afrique du Sud a su se redresser assez vite. « Elle a connu de très grandes avancées dans des domaines aussi différents que l’accès à l’eau, au logement, à l’école et à l’université. Économie puissante, l’Afrique du Sud fait partie des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) ».

L’Affirmative Action (la discrimination positive) a permis l’accès de nombreux Noirs dans l’économie, la politique, la culture et l’enseignement. Pourtant en 2011, à la date de l’interview, le chômage des Noirs avoisinait les 40 %, la lutte contre le sida avait souffert d’un aveuglement politique et la réforme agraire, très attendue, se faisait très lentement puisque 80 % des terres appartenait toujours aux Blancs. Bien que très optimiste, Philippe Hugon notait que « l’Afrique du Sud est le deuxième pays le plus violent au monde après la Colombie. Vols, crimes sexuels, meurtres… la violence n’oppose pas les Blancs aux Noirs mais touche les laissés-pour-compte de la croissance économique ». Chez les plus modestes, force est de constater que « l’identité ethnique joue un rôle central dans la manière de se penser et de penser l’autre ». En outre, il ne faut pas oublier qu’entre 1995 et 2009, 800 000 Blancs ont quitté le pays fuyant la violence, le chômage et la discrimination positive.

Source : Wikipédia.

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