La bande dessinée.

Certains ont fait remonter les origines de la bande dessinée à Lascaux, aux fresques égyptiennes ou à la tapisserie de Bayeux. Sans aller si loin, on considère que les premières associations de texte et d’images pouvant être qualifiées de bandes dessinées datent du début du 19ème siècle avec les oeuvres de Rodolphe Topffer.

Ce dernier a conscience de créer un mode d’expression nouveau et va donner une première définition de la B.D. : « [Elle] est d’une nature mixte et se compose d’une série de dessins au trait, chacun de ces dessins est accompagné d’une ou deux lignes de texte. Le dessin sans ce texte n’aurait qu’une signification obscure ; le texte sans le dessin ne signifierait rien. »

A comparer avec les définitions du type de celles que l’on trouve dans la plupart des dictionnaires : « récit fait d’images dessinées à l’intérieur desquelles figure un texte composé principalement de commentaires et de dialogues », et qui paraissent un peu courtes. D’après elles, par exemple, une B.D. sans texte (il y en a beaucoup) n’en serait plus une.

Pour ma part, celle-ci, qui est de Scott Mac Cloud, me semble plus pertinente : « images picturales et autres, volontairement juxtaposées en séquences, destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur ».

Puisque nous en sommes à définir la Bande Dessinée, notons que les appellations qui la désignent ont considérablement varié, et sont toujours assez diverses. Jusqu’à la fin des années 50, le public parlait plus volontiers d’« illustrés » que de « bandes dessinées ». Ce dernier terme apparaît vraiment dans les années 1940 et viendrait des États-Unis (de l’anglais « comic strip »), où beaucoup de gags en une bande, comme celui de Calvin et Hobbes ci-dessous, étaient publiés dans la presse.

Il tarde à s’implanter en France où les dessinateurs travaillent par planche et non par bande.

On parle aussi de « figuration narrative » ou d’ « art séquentiel ».

Quand au terme 9ème art, Les avis divergent selon les sources. D’après Francis Lacassin, défenseurs du genre depuis les années 60 et membres du Club des bandes dessinées dont faisaient également partie Forest, Tchernia, Averty, Goscinny,… on le devrait à Morris et à Lacassin lui-même. Comme ce dernier le raconte dans « Goscinny : Biographie, 1997 » de Marie-Ange Guillaume : « Morris faisait une série d’articles [sur la B.D.] dans Spirou et il voulait appeler ça le huitième art, mais je lui ai dit de se méfier car le huitième art était peut-être la télévision. Je lui ai donc proposé le neuvième. Forest et les autres ont été d’accord. » Et comme le rajoute Marie-Ange Guillaume : « La télé n’ayant jamais été un art et n’étant pas près de le devenir, il n’y a pas de huitième art… » Mais d’après Didier Pasamonik, l’expression « 9ème art » aurait été inventée en 1964 par le critique de cinéma Claude Beylie. Elle a ensuite été popularisée par Pierre Vanker, un cadre des chemins de fer belges passionné de BD, et le dessinateur de Lucky Luke Morris qui réalisèrent dans Spirou une rubrique intitulée « 9ème Art », sous-titrée « musée de la bande dessinée ». Qui a raison ? Si quiconque à d’autres renseignements, merci de me les communiquer…

Par ailleurs, les termes varient beaucoup suivant les pays : comics aux États-Unis (parce que les premières B.D. étaient toutes comiques), historieta (petite histoire) en Espagne, fumetti (petites fumées, à cause des ballons !) en Italie, manga (de man : imprécision, légèreté et ga : esquisse, illustration) au Japon,…

Reprenons notre historique. En France, le dessinateur Christophe crée dans les années 1890 la famille Fenouillard, le sapeur Camembert, le savant Cosinus, en gardant toujours ce principe du texte illustré par une image (d’où le nom d’« illustrés »). Il découvre et utilise, largement avant le cinéma qui n’est pas encore né, de nombreux cadrages comme les plans américains et moyens, le travelling, le panoramique, la plongée, la caméra subjective… Bref, il commence à construire le langage graphique.

C’est au USA que la B.D. éclate et se répand vraiment, surtout grâce à la presse (les journaux américains se font concurrence dans ce domaine, elle s’adresse donc plus aux adultes qu’aux enfants) : en 1896, The Yellow Kid est la première série publiée et connaît un énorme succès. C’est dans cette B.D. que l’on voit pour la première fois apparaître les ballons (ou bulles, ou phylactères). C’est aussi la première série à héros de la B.D..

La bande dessinée américaine va ensuite se développer dans les « comic books », petits fascicules d’une trentaine de pages. Superman naît en 1938.

En Europe, c’est surtout dans les revues pour enfants que la B.D. se développe, et ce timidement car ces journaux sont très conservateurs. La série Zig et Puce d’Alain Saint-Ogan, qui débute en 1925, est la première à n’utiliser que les bulles pour faire s’exprimer les personnages : la présence de texte sous l’image faisait en effet plus sérieux et les éditeurs hésitaient à laisser les auteurs s’en passer.

Dans les années 1930, la bande dessinée américaine envahit la France avec un énorme succès : elle est vive, nerveuse, pleine d’action, malgré les traductions qui atténuent ses aspects trop hardis, voire censurent textes et dessins (n’oublions pas que dans son pays d’origine elle s’adressait essentiellement aux adultes). Les productions françaises, trop mièvres, sont pour la plupart balayées.

En 1929, c’est la naissance de Tintin, qui connaitra un succès international. Hergé va énormément influencer la bande dessinée européenne, à la fois au niveau graphique et narratif. Surtout, il va amener deux éléments fondamentaux :

  • le scénario bâti de bout en bout : relisez ses premiers albums (Tintin en Amérique, Tintin au Congo) et vous verrez que le récit consiste plus en une série de séquences juxtaposées et interchangeables qu’en une histoire linéaire, même si on trouve un lien de fond. Les choses changeront avec « Les cigares du Pharaon » et surtout « Le lotus bleu » où la construction de l’histoire est bien plus précise et élaborée.
  • la documentation : sa rencontre avec un jeune étudiant chinois, Tchang Tchong-Jen, alors qu’il réalise ces deux albums, l’amène à approfondir ses histoires et à mieux se documenter. A cet égard, on peut se demander si cet extrait du « Lotus bleu » n’est pas un exorcisme du ton caricatural qu’il aurait pu donner à son histoire s’il n’avait pas fait cette rencontre, et qui était le sien dans « Tintin au Congo » par exemple.

En 1938 naissent Spirou et son journal, qui sera une pépinière d’auteurs de premier plan : Franquin (Gaston Lagaffe), Morris (Lucky Luke), Jijé (Valhardi, Jerry Spring), Peyo (Johan et Pirlouit, les Schtroumpfs), Tillieux (Gil Jourdan), Roba (Boule et Bill), Charlier (Buck Danny), et bien d’autres.

Le personnage de Spirou connaîtra plusieurs dessinateurs successifs : Rob-Vel, Jijé, Franquin, Fournier, Nic Broca et Cauvin, Tome et Janry (qui créent le petit Spirou). Ce cas de figure va nous permettre au passage de parler de la façon dont fonctionne le système des droits sur les personnages.

Le journal de Tintin naît en 1946 et va lui aussi publier des auteurs et des séries phares de la bande dessinée : Jacobs (Blake et Mortimer), Cuvelier (Corentin), Martin (Alix), Tibet (Chick Bill, Ric Hochet), Graton (Michel Vaillant), etc…     Il y a une différence entre le journal de Spirou et celui de Tintin : le premier est plus axé sur l’humour, le second sur l’aventure (Hergé a un droit de regard sur ce qui passe dans le journal et il est très réticent devant l’ironie, la violence, etc… Pour lui, les héros de B.D. doivent être positifs).

Notons que « Spirou » et « Tintin », ces deux grands journaux de B.D. pour enfants, sont belges. Un autre grand hebdomadaire de bande dessinée existe en France : Vaillant, qui deviendra Pif Gadget. Édité par le parti communiste (mais ça ne se sent qu’en filigrane dans le contenu du journal), il publie lui aussi de grandes signatures : Poïvet (Les pionniers de l’espérance), Arnal (Pif le chien, Placid et Muzo), Cézard (Arthur le fantôme), Gillon (Fils de Chine), Tabary (Richard et Charlie, Totoche), Gotlib (Nanar et Jujube, Gai-Luron), etc… Cette production pourtant riche laissera moins de trace dans l’histoire de la bande dessinée qu’elle ne l’aurait mérité, sans doute à cause d’une politique de production d’albums quasi inexistante.

Après 1968, il y a crise au journal Pilote. Gotlib, Mandryka et Brétécher s’en vont fonder l’Echo des savanes, Gir-Moebius et Druillet Métal Hurlant. Des revues éclosent un peu partout (Charlie Mensuel, Métal Hurlant, Fluide glacial,…), les auteurs abordent librement les thèmes les plus variés : politiques, sociaux, sexuels (on est dans l’après 68). C’est aussi le cas en Amérique où l’on a vu apparaître l’Underground dès les années 60 (Crumb, Shelton, Bodé,…)

A suivre naît en 1978 et propose une B.D. plus proche de la littérature (le roman graphique). Il fait sortir les dessinateurs du standard de l’album en 44 pages en leur laissant créer de longs récits, ce qui est une révolution, publie des auteurs étrangers comme Hugo Pratt, Manara, Torrès. Parallèlement, la B.D. française s’impose et se diffuse beaucoup à l’étranger. Et beaucoup d’auteurs étrangers rêvent de se faire publier en France !

Le secteur de la Bande Dessinée explose littéralement dans les années 80, en terme de production comme de vente. Dans cette période, on voit aussi diminuer largement la lecture du journal et augmenter celle des albums. Le comportement des lecteurs a changé : ils sont moins patients et ne veulent plus attendre la semaine ou le mois suivant pour savoir la suite de l’histoire.

Ces dernières années, la B.D. bénéficie d’une croissance exceptionnelle et compte les meilleures ventes de l’édition française. Citons Gilles Ratier : “Plus généralement, c’est toute la BD (expression culturelle très segmentée) qui augmente sa production, continuant à bénéficier d’une grande diversification de son lectorat et d’un profond renouvellement de la création. Cependant, cette inflation de titres diminue la visibilité de 6 livres sur 10. Si le 9ème art est le secteur le plus dynamique d’un marché du livre plutôt morose, il n’est pas indéfiniment extensible. D’ailleurs, la profession s’interroge sur la surabondance de l’offre, même si cette diversité permet, à l’inverse des craintes, de limiter la casse !”

Un phénomène d’édition, de vente, et donc de lecture qu’il n’est plus possible d’ignorer. En même temps, les comportements des acheteurs sont les mêmes que pour la littérature : il y a des locomotives qui boostent le marché (Astérix, Titeuf, XIII, Thorgal,…) et représentent des centaines de milliers d’albums vendus par titre, et de petits éditeurs qui prennent des risquent pour publier une B.D. différente. Notons d’ailleurs que les auteurs publiés par ces petits éditeurs, apparus en grand nombre dans les années 1990, représentent littéralement

une « nouvelle vague » artistique, en se livrant à nombre de recherches et d’expériences graphiques et narratives étonnantes et très réussies. Si les auteurs qui ont « éclaté » dans les années 70 réagissaient contre la censure et abordaient des thèmes jusque là interdits (et pas seulement dans la B.D.) comme le sexe et la politique, les Sfar, Guibert, Trondheim, Menu, Blain, David B., Satrapi,… mènent un combat d’ordre artistique en abordant des thèmes plus intimes et plus personnels.

Source : ybocquel.free.fr

 

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