Józef Klemens Piłsudski, homme d’état.

Józef Klemens Piłsudski, né le 5 décembre 1867 à Zulów, près de Vilnius et mort le 12 mai 1935 à Varsovie, est un homme d’État polonais. Il est dirigeant du Parti socialiste polonais, chef d’État de 1918 à 1922, et Premier ministre à deux reprises entre 1926 et 1930.

À partir du milieu de la Première Guerre mondiale, il eut une influence considérable sur la politique polonaise et fut un personnage important de la scène politique européenne. Il est largement crédité de la création de la deuxième république de Pologne en 1918, 123 ans après les Partages.

Après avoir été condamné aux travaux forcés en Sibérie pour complot contre le régime tsariste, Piłsudski devint le chef du Parti socialiste polonais et mena une lutte armée pour obtenir l’indépendance de la Pologne. En 1914, il anticipa le déclenchement d’une guerre européenne, la défaite de l’Empire russe par les Empires centraux et la défaite de ces derniers par les puissances occidentales. Au début de la Première Guerre mondiale, il fonda les légions polonaises qui combattirent avec les troupes austro-hongroises et allemandes contre la Russie. Avec l’effondrement de l’Empire russe en 1917, Piłsudski mit fin à son soutien aux Empires centraux.

Pilsudski, carte maximum, Pologne.

De l’indépendance de la Pologne, en novembre 1918, à 1922, Piłsudski fut le chef de l’État polonais. Entre 1919 et 1921, il commanda les troupes polonaises lors de la guerre soviéto-polonaise. En 1923, face à l’opposition de plus en plus forte des nationaux-démocrates dans le gouvernement, il se retira de la politique. Trois ans plus tard, un coup d’État lui permit de revenir au pouvoir et il devint de facto le dirigeant de la Pologne. Un ambassadeur de l’Italie fasciste le décrivit comme un « démocrate libéral dans les habits d’un chevalier de l’ancien régime9 ». Jusqu’à sa mort en 1935, il s’intéressa principalement aux questions militaires et à la politique étrangère.

Du début de la Première Guerre mondiale jusqu’à sa mort, Piłsudski mena, avec une intensité variable, deux stratégies complémentaires pour assurer la sécurité de la Pologne : le « prométhéisme » visant à désintégrer l’Empire russe puis l’Union soviétique en plusieurs États et la création de la Fédération Międzymorze (Fédération Entre Mers) rassemblant la Pologne et plusieurs de ses voisins. Même si un grand nombre de ses actes politiques restent controversés, Piłsudski est tenu en haute estime par ses compatriotes.


En 1885, Piłsudski entra à la faculté de médecine de l’université de Kharkov où il rejoignit la Narodnaïa Volia affiliée au mouvement révolutionnaire russe Narodniki. En 1886, il fut suspendu pour avoir participé à une manifestation étudiante. Il fut rejeté de l’université de Dorpat (aujourd’hui Tartu, Estonie) dont les autorités avaient appris ses affiliations politiques. Le 22 mars 1887, il fut accusé de comploter avec les socialistes de Vilna en vue d’assassiner le tsar Alexandre III et il fut arrêté par les autorités tsaristes. En réalité, le principal lien de Piłsudski avec le complot était son frère Bronisław. Ce dernier fut condamné à quinze ans de travaux forcés (katorga) en Sibérie.

Józef Piłsudski fut condamné à cinq ans d’exil en Sibérie, initialement à Kirensk sur la Léna puis à Tunka. Alors qu’il était transporté dans un convoi de prisonniers en Sibérie, Piłsudski fut emprisonné pendant plusieurs semaines à Irkoutsk. Il participa à ce que les autorités considérèrent comme une révolte : après que l’un des détenus eut insulté un gardien et refusé de s’excuser, Piłsudski et d’autres prisonniers furent tabassés par les gardes pour leur résistance ; il perdit deux dents et participa à une grève de la faim jusqu’à ce que les autorités rétablissent les privilèges des prisonniers politiques qui avaient été suspendus après l’incident. Pour son implication, il fut condamné en 1888 à six mois de prison. Il fut obligé de passer la première nuit de son incarcération par une température de −40 °C ; il contracta une maladie qui faillit le tuer et les problèmes de santé qui en découlèrent le suivirent toute sa vie.

Durant son exil en Sibérie, Piłsudski rencontra de nombreux Sybiraks, dont Bronisław Szwarce qui avait été arrêté peu avant l’insurrection polonaise de 1861-1864. Il fut autorisé à travailler dans le métier de son choix et gagna sa vie comme tuteur de mathématiques et de langues étrangères pour les enfants locaux ; il parlait en effet le français, l’allemand et le lituanien en plus du russe et de son polonais maternel et il apprit par la suite l’anglais. Les fonctionnaires locaux décidèrent qu’en tant que noble polonais, il n’était pas éligible à la pension de 10 roubles reçue par la plupart des autres exilés.

En 1892, Piłsudski revint d’exil et s’installa à Adomavas Manor près de Teneniai (actuellement dans la municipalité du district de Šilalė) en Lituanie. En 1893, il rejoignit le Parti socialiste polonais (PPS) et aida à organiser sa branche lituanienne. Initialement, il se positionna avec l’aide socialiste radicale, mais malgré l’internationalisme ostensible du mouvement socialiste, il resta un nationaliste polonais. En 1894, il fonda un journal socialiste clandestin appelé Robotnik (« Le Travailleur ») et en devint rédacteur en chef. En 1895, il devint l’un des dirigeants du PPS et avança que les questions doctrinales avaient peu d’importance et que l’idéologie socialiste devait être associée avec l’idéologie nationaliste car cette combinaison offrait les meilleures chances de rétablir l’indépendance polonaise.

Le 15 juillet 1899, Piłsudski épousa une activiste socialiste, Maria Juszkiewiczowa, née Koplewska. Selon son principal biographe, Wacław Jędrzejewicz, le mariage fut plus pragmatique que romantique. Les deux époux étaient impliqués dans le mouvement indépendantiste et socialiste et l’impression de Robotnik se fit initialement dans leur appartement de Wilno (en lituanien : Vilnius) puis à Łódź. Du fait de cette vie de famille normale, leur appartement n’était pas soupçonné. La loi russe protégeait également son épouse contre les accusations d’activités illégales de son mari. Les relations se détériorèrent quelques années plus tard lorsque Piłsudski entama une liaison avec une jeune socialiste, Aleksandra Szczerbińska. Maria mourut en août 1921 et, en octobre, Piłsudski épousa Aleksandra. À ce moment, le couple avait deux petites filles, Wanda et Jadwiga.

En février 1900, les autorités russes découvrirent l’imprimerie clandestine de Robotnik à Łódź et Piłsudski fut emprisonné à la citadelle de Varsovie. Il parvint cependant à simuler une maladie mentale et il s’échappa d’un hôpital psychiatrique de Saint-Pétersbourg en mai 1901 avec l’aide d’un médecin polonais, Władysław Mazurkiewicz, et avec d’autres il rejoignit la Galicie faisant alors partie de l’Autriche-Hongrie.

À ce moment, alors que presque tous les partis de la Pologne russe adoptaient une position conciliatoire envers l’Empire russe et visaient à obtenir une autonomie limitée pour la Pologne, le PPS de Piłsudski était la seule force politique qui se préparait à combattre l’Empire russe pour l’indépendance de la Pologne et à user de la violence pour atteindre cet objectif.

Au déclenchement de la guerre russo-japonaise à l’été 1904, Piłsudski se rendit à Tokyo au Japon où il essaya, sans succès, d’obtenir le soutien de ce pays pour un soulèvement en Pologne. Il offrit de fournir des renseignements militaires aux Japonais et proposa la création d’une légion polonaise composée de Polonais recrutés parmi les prisonniers de guerre russes. Il suggéra également un projet « prométhéen » visant à désintégrer l’Empire russe, un objectif qu’il continua de poursuivre par la suite. Un autre notable polonais, Roman Dmowski, se rendit également au Japon où il se prononça contre le plan de Piłsudski et s’efforça de décourager le gouvernement japonais de soutenir à ce moment une révolution polonaise qu’il jugeait vouée à l’échec. Dmowski, lui-même un patriote polonais, resta un farouche adversaire politique de Piłsudski jusqu’à sa mort. Finalement, les Japonais accordèrent à Piłsudski bien moins que ce qu’il espérait ; il reçut une aide financière pour acheter des armes et des munitions mais les Japonais déclinèrent l’idée d’une légion.

À l’automne 1904, Piłsudski forma une unité paramilitaire du PPS appelée Bojówki pour créer un mouvement de résistance contre les autorités russes. Le PPS organisa de plus en plus de manifestations, essentiellement à Varsovie. Le 28 octobre 1904, la cavalerie cosaque russe attaqua une manifestation et, en représailles, les paramilitaires du PPS ouvrirent le feu sur les policiers et les militaires russes durant une manifestation le 13 novembre. Après s’être concentrée sur les espions et les informateurs, les paramilitaires commencèrent à mener des attaques à la bombe contre les officiers de police russes.

Durant la Révolution russe de 1905, Piłsudski joua un rôle majeur dans les événements au Royaume du Congrès. Au début de l’année 1905, il ordonna au PPS de lancer une grève générale qui impliqua 400 000 ouvriers et dura deux mois avant sa répression par les autorités russes. Durant l’insurrection de Łódź en juin, les paramilitaires de Piłsudski affrontèrent violemment les partisans de Dmowski et ses nationaux-démocrates. Le 22 décembre 1905, Piłsudski appela tous les ouvriers polonais à se soulever mais l’appel fut largement ignoré.

À la différence des nationaux-démocrates, Piłsudski engagea le PPS à boycotter les élections à la première Douma. De cette décision, et de sa volonté d’obtenir l’indépendance de la Pologne par la violence, résulta une scission au sein du Parti socialiste polonais. En novembre 1906, contre l’aile gauche modérée qui envisageait une révolution socialiste dans toute la Russie, Piłsudski prit la tête d’une fraction nationaliste, dite PPS-Fraction révolutionnaire (PPS-FR ou FRAK ou Ancienne fraction), visant l’indépendance de la Pologne. Contrôlant l’organisation paramilitaire du PPS, l’OB-PPS fondée en 1904 et commandée par Kazimierz Sosnkowski, Piłsudski et ses partisans étendirent le combat contre la Russie pour obtenir l’indépendance, appellèrent au soulèvement national, organisèrent des attaques pour financer leur cause, des expropriations, des attentats. En 1909, sa faction devint majoritaire au sein du PPS. Piłsudski s’imposa comme l’un des dirigeants les plus importants du parti socialiste jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Piłsudski anticipait une guerre européenne et le besoin d’organiser le noyau d’une future armée polonaise qui pourrait défendre l’indépendance polonaise contre les trois empires qui s’étaient partagé le pays à la fin du xviiie siècle. En 1906, Piłsudski, avec la complicité des autorités austro-hongroises, fonda une école militaire à Cracovie pour entraîner les unités paramilitaires. Durant la seule année 1906, les 800 paramilitaires répartis en cinq équipes tuèrent 336 fonctionnaires russes ; le nombre de tués diminua dans les années suivantes, tandis que le nombre de paramilitaires passa à environ 2 000 en 1908.

Les paramilitaires attaquèrent également les transports de fonds russes quittant les territoires polonais. Dans la nuit du 26 au 27 septembre 1908, ils braquèrent un train postal convoyant les impôts de Varsovie à Saint-Pétersbourg. Piłsudski, qui prit part à ce qui fut appelé le raid Bezdany, du nom de la ville près de Vilna où il eut lieu l’attaque, utilisa l’argent obtenu pour financer son organisation secrète. Le butin de cette unique attaque, 200 812 roubles, représentait une fortune pour l’époque et égalait toutes les prises au cours des deux années précédentes.

En 1908, Piłsudski transforma ses unités paramilitaires en une  « association de lutte active » (Związek Walki Czynnej ou ZWC) dirigée par trois de ses associés, Władysław Sikorski, Marian Kukiel et Kazimierz Sosnkowski. L’un des principaux objectifs de la ZWC était de former des officiers et des sous-officiers pour une future armée polonaise. En 1910, deux organisations paramilitaires furent légalement créées dans la partie austro-hongroise de la Pologne, une à Lwów (en ukrainien : Lviv aujourd’hui en Ukraine) et l’autre à Cracovie, pour assurer des cours de science militaire. Avec la permission des autorités austro-hongroises, Piłsudski fonda une série de « clubs sportifs » appelés Związek Strzelecki (« Association des fusiliers ») qui servirent de couverture pour entraîner les forces militaires polonaises. En 1912, Piłsudski (utilisant son nom de guerre, Mieczysław) devint commandant-en-chef d’une de ces organisations qui atteignit 12 000 hommes en 1914. En 1914, Piłsudski déclara que « seul le sabre a maintenant une importance dans la balance de la destinée d’une nation ».

Durant un rassemblement à Paris en 1914, Piłsudski déclara que dans la guerre imminente, pour que la Pologne recouvre son indépendance, la Russie devrait être battue par les Empires centraux (Autriche-Hongrie et Empire allemand) et que ces derniers devraient être défaits par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Par contraste, Roman Dmowski, le rival de Piłsudski, considérait que le meilleur moyen d’obtenir une Pologne unifiée et indépendante était de soutenir la Triple-Entente contre les Empires centraux.

Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, le 3 août 1914, Piłsudski forma une petite unité militaire à Cracovie à partir des membres de l’Association des fusiliers et d’autres formations paramilitaires. Le même jour, une unité de cavalerie menée par Władysław Belina-Prażmowski fut envoyée en reconnaissance en territoire russe avant même la proclamation de l’état de guerre entre la Russie et l’Autriche-Hongrie qui eut lieu le 6 août. La stratégie de Piłsudski était d’envoyer ses troupes au nord dans une zone évacuée par l’armée impériale russe dans l’espoir de pouvoir faire une percée jusqu’à Varsovie et déclencher une insurrection nationale. Malgré ses forces limitées, il rédigeait ses ordres avec la mention d’un imaginaire « Gouvernement national à Varsovie » et exploitait au maximum les ordres austro-hongrois pour prendre des initiatives, aller de l’avant et établir des institutions polonaises dans les villes libérées ; dans le même temps, les Austro-hongrois considéraient que ses forces n’étaient bonnes qu’à faire de la reconnaissance et à soutenir les principales formations austro-hongroises. Le 12 août, les forces de Piłsudski prirent la ville de Kielce mais Piłsudski découvrit que la population était moins enthousiaste que ce qu’il avait espéré.

Peu après, il établit officiellement les légions polonaises et prit le commandement de la première brigade qu’il mena à plusieurs victoires. Il informa également secrètement le gouvernement britannique à l’automne 1914 que ses légions ne combattraient jamais la France ou le Royaume-Uni mais uniquement la Russie. Piłsudski décréta que les soldats des légions seraient appelés Obywatel (« Citoyen ») en référence à la Révolution française et il se fit appeler Komendant (« Commandant »). Piłsudski était extrêmement respecté par ses hommes et cette loyauté dura pendant de nombreuses années.

En 1914, Piłsudski créa une autre organisation, l’Organisation militaire polonaise (Polska Organizacja Wojskowa), l’ancêtre de l’Agence de renseignements extérieurs de la Pologne chargé de missions d’espionnage et de sabotage. Au milieu de l’année 1916, après la bataille de Kostiuchnówka (4-6 juillet) au cours de laquelle les légions polonaises jouent un rôle de freinage de l’offensive russe au prix de 2 000 morts, Piłsudski demanda aux Empires centraux de garantir l’indépendance de la Pologne. Il associa la demande avec son offre de démission et celle de nombreux officiers des légions. Le 5 novembre 1916, les Empires centraux proclamèrent l’« indépendance » de la Pologne en espérant accroître le nombre de troupes polonaises qui pourraient être déployées face à la Russie sur le Front de l’Est et ainsi redéployer des troupes allemandes et austro-hongroises sur le Front de l’Ouest et le Front italien.

Piłsudski accepta d’intégrer le gouvernement de la Régence du Royaume de Pologne créée sur les territoires de la Pologne russe occupés par les Empires centraux, en tant que ministre de la défense ; il fut ainsi responsable de la création de la Polska Siła Zbrojna rassemblant les troupes polonaises sous le commandement d’officiers allemands. À la suite de la Révolution de Février en Russie et devant la situation de plus en plus difficile des Empires centraux, Piłsudski prit une posture inflexible en déclarant que ses hommes ne seraient plus traités comme des « troupes coloniales allemandes ». Anticipant la défaite des Empires centraux, il ne voulait pas se retrouver du côté des perdants. Après la “crise du serment” de juillet 1917 au cours de laquelle Piłsudski avait interdit aux soldats polonais de prêter serment de loyauté aux Empires centraux, il fut arrêté et emprisonné à Magdebourg ; les unités polonaises furent dissoutes et les hommes intégrés dans l’armée austro-hongroise tandis que l’Organisation militaire polonaise commença à attaquer des cibles allemandes. L’arrestation de Piłsudski accrut largement son prestige parmi ses compatriotes qui commencèrent à le voir comme le dirigeant polonais le plus déterminé à rétablir une Pologne indépendante.

Le 8 novembre 1918, trois jours avant l’Armistice, Piłsudski et son collègue, le colonel Kazimierz Sosnkowski, furent relâchés par les Allemands qui, comme Lénine avant eux, les placèrent dans un train spécial à destination de leur capitale nationale dans l’espoir que Piłsudski y créerait une force qui leur serait favorable.

Le 11 novembre 1918 à Varsovie, Piłsudski fut nommé commandant en chef des forces polonaises par le conseil de Régence et fut chargé de former un gouvernement pour le nouvel état. Le même jour (aujourd’hui la fête nationale polonaise), il proclama l’indépendance de la Pologne. Il négocia rapidement l’évacuation des troupes et des garnisons allemandes de l’Ober Ost. Plus de 400 000 Allemands quittèrent pacifiquement la Pologne en abandonnant leurs armes. Le 14 novembre 1918, Piłsudski fut chargé de superviser provisoirement les affaires du pays. Le 22 novembre, il reçut officiellement des mains du nouveau gouvernement de Jędrzej Moraczewski, le titre de chef de l’État provisoire (Naczelnik Państwa).

Divers organisations et gouvernements provisoires polonais comme le conseil de Régence à Varsovie, le gouvernement d’Ignacy  Daszyński à Lublin et la Commission polonaise de liquidation à Cracovie, se soumirent à l’autorité de Piłsudski qui forma un gouvernement de coalition. Ce dernier était dominé par les socialises et il introduisit de nombreuses réformes jugées nécessaires par le Parti socialiste polonais comme la Journée de huit heures, l’enseignement gratuit et le droit de vote des femmes pour éviter toute révolte. Piłsudski considérait cependant qu’en tant que chef de l’État, il devait éviter les politiques partisanes. Le lendemain de son arrivée à Varsovie, il rencontra d’anciens collègues des organisations clandestines qui s’adressèrent à lui à la manière socialiste avec « Camarade » (Towarzysz) et demandèrent son soutien pour leurs politiques révolutionnaires. Il refusa et répondit, « Camarades, j’ai pris le tramway du socialisme jusqu’à l’arrêt appelé Indépendance et c’est là que je descends. Vous pouvez continuer jusqu’au terminus si vous le souhaitez mais à partir de maintenant, adressons nous chacun avec Monsieur! ». Il refusa de soutenir un quelconque parti et ne forma pas d’organisation politique propre ; en revanche, il défendit la création d’un gouvernement de coalition. Il organisa également une armée polonaise composée de vétérans polonais des armées allemandes, russes et austro-hongroises.

Les tentatives de formation d’un gouvernement se firent dans un pays ravagé. La plus grande partie de la Pologne russe avait été dévastée par la guerre et le pillage systématique mené par les Allemands avait réduit sa richesse d’au moins 10 %. Un diplomate britannique en visite à Varsovie en janvier 1919 rapporta, « nulle part ailleurs, je n’ai vu autant de preuves de l’extrême pauvreté et de la misère que ce que l’on peut voir ici à chaque détour ». Le pays devait également unifier les différents systèmes économiques, administratifs et juridiques présents dans les anciennes parties russe, allemande et austro-hongroise de la Pologne. Il existait par exemple neuf systèmes juridiques, cinq monnaies et 165 modèles de locomotives.

L’historien Wacław Jędrzejewicz décrit les actions de Piłsudski comme très pragmatiques. Il rassemblait toutes les informations utiles puis les évaluait avant de donner sa décision finale. Piłsudski travaillait avec acharnement jour et nuit et maintint un train de vie spartiate mangeant par exemple un repas simple seul dans un restaurant bon marché63. Même si Piłsudski était très populaire, sa réputation de solitaire (le résultat d’années de clandestinité) de même que celle d’une personne se méfiant de tout le monde, entraîna des relations tendues avec les autres politiciens polonais.

Les Occidentaux se méfiaient de Piłsudski et du premier gouvernement polonais car Piłsudski avait coopéré avec les Empires centraux entre 1914 et 1917 et parce que les gouvernements de Daszyński et de Moraczewski étaient essentiellement socialistes. La nomination au poste de premier ministre et de ministre des affaires étrangères du célèbre compositeur et pianiste Ignacy Paderewski en janvier 1919 entraîna la reconnaissance du pays à l’Ouest. Il restait cependant encore deux entités revendiquant le titre de gouvernement légitime de la Pologne : celui de Piłsudski à Varsovie et celui de Dmowski à Paris. Pour éviter une guerre civile, Paderewski rencontra les deux hommes et les persuada de regrouper leurs forces avec Piłsudski en tant que commandant en chef et chef de l’État provisoire tandis que Dmowski et Paderewski représentaient la Pologne à la Conférence de paix de Paris. Les articles 87-93 du Traité de Versailles signés le 28 juin 1919 établirent formellement l’indépendance et la souveraineté de la Pologne.

Piłsudski affronta fréquemment Dmowski du fait de la vision de ce dernier d’une Pologne dominée par les Polonais et par sa tentative de rapatrier l’armée bleue en Pologne. Le 5 janvier 1919, certains des partisans de Dmowski (Marian Januszajtis-Żegota et Eustachy Sapieha) organisèrent un coup d’État contre Piłsudski et le Premier ministre Moraczewski, mais le putsch échoua.

Le 20 février suivant, Piłsudski déclara qu’il rendrait ses pouvoirs au nouveau parlement polonais, la Diète (Sejm). Cependant le Sejm réinstaura son poste dans la Petite Constitution de 1919. Le mot « provisoire » fut enlevé de son titre et Piłsudski conserva ses fonctions jusqu’au 9 décembre 1922 et l’élection de Gabriel Narutowicz à la présidence de la République.

La principale initiative de politique étrangère de Piłsudski était la proposition de création d’une fédération regroupant la Pologne avec les États nouvellement indépendants d’Ukraine, de Biélorussie et des Pays baltes dans une sorte de résurgence de la République des Deux Nations avant ses Partages. Cette entité devait être appelée Fédération Międzymorze, en polonais « Entre-Mers », car elle se serait étendue de la mer Baltique à la mer Noire. Cette idée fut accueillie avec hostilité par les possibles États membres qui refusaient d’abandonner leur indépendance chèrement acquise et par les puissances occidentales qui craignaient une trop grande modification de l’équilibre des puissances en Europe. Selon l’historien George Sanford, Piłsudski réalisa vers 1920 qu’une telle version de cette fédération était irréalisable.

À la place d’une alliance en Europe de l’Est, les disputes frontalières dégénérèrent en conflits comme la guerre polono-ukrainienne, la guerre polono-lituanienne, la guerre polono-tchécoslovaque et la guerre soviéto-polonaise. Winston Churchill commenta, « La guerre des géants étant terminée, celles des Pygmées commencèrent ».

La Constitution polonaise de mars 1921 réduisait sévèrement et intentionnellement les pouvoirs de la présidence pour empêcher le président Piłsudski de partir en guerre et ce dernier déclina l’idée de se faire élire à ce poste. Le 9 décembre 1922, l’Assemblée nationale élit Gabriel Narutowicz du Parti paysan polonais « Wyzwolenie » ; les partis de droite s’opposèrent à son élection et elle entraîna des émeutes. Le 14 décembre, au palais du Belvédère à Varsovie, Piłsudski transféra officiellement ses pouvoirs de chef de l’État à son ami Narutowicz ; le Naczelnik fut remplacé par le président.

Deux jours plus tard, le 16 décembre 1922, Narutowicz fut abattu  par Eligiusz Niewiadomski, un peintre et critique d’art de droite, qui voulait initialement tuer Piłsudski mais avait changé d’avis du fait de la propagande anti-Narutowicz des nationaux-démocrates101. L’incident fut un choc pour Piłsudski et il fit vaciller sa croyance en une Pologne démocratique ; il commença également à privilégier un gouvernement dirigé par un homme fort. Il devint chef d’état-major de l’armée et avec le ministre des affaires militaires, Władysław Sikorski, il parvint à ramener le calme après un bref état d’urgence.

Stanisław Wojciechowski du Parti du peuple polonais « Piast » (PSL Piast), un ancien camarade de clandestinité de Piłsudski fut élu à la présidence et Wincenty Witos, appartenant également au PSL Piast, devint président du Conseil des ministres. Le nouveau gouvernement appliqua cependant le pacte de Lanckorona et forma une coalition entre le PSL Piast centriste et les partis de droite comme l’Union populiste nationale et les chrétiens démocrates. Piłsudski considérait ces partis comme moralement responsables de la mort de Narutowicz et jugeait qu’il était impossible de travailler avec eux. Le 30 mai 1923, il quitta son poste de chef de l’état-major.

Lorsque le général Stanisław Szeptycki proposa que les militaires soient plus étroitement surveillés par les autorités civiles, Piłsudski critiqua une tentative de politiser l’armée et le 28 juin, il quitta son dernier poste ministériel. Le même jour, le Sejm à majorité de gauche vota une résolution le remerciant pour le travail accompli. Piłsudski se retira dans son manoir Milusin à Sulejówek dans la banlieue de Varsovie qui lui avait été offert par d’anciens soldats. Il s’y installa et écrivit une série de mémoires politiques et militaires pour entretenir sa famille.

Au début des années 1920, l’état de l’économie polonaise était désastreux. L’hyperinflation attisait la colère sociale et le gouvernement était incapable de trouver une solution rapide au chômage grandissant et à la crise économique. Les alliés et les partisans de Piłsudski lui demandaient sans cesse de revenir en politique et il commença à former une nouvelle base, centrée autour d’anciens membres des légions polonaises, de l’Organisation militaire polonaise et de l’intelligentsia de gauche. En 1925, plusieurs gouvernements se succédèrent rapidement au pouvoir et la scène politique devenait de plus en plus chaotique.

Piłsudski organisa un coup d’État lorsque la coalition du pacte de Lanckorona, qu’il avait très critiquée, forma un nouveau gouvernement. Ce Coup de mai fut conduit entre le 12 et le 14 mai 1926 avec le soutien du Parti socialiste, du Parti du peuple Wyzwolenie, du Parti paysan et même du Parti communiste. Piłsudski avait espéré un putsch sans violences mais le gouvernement refusa de se rendre ; 215 soldats et 164 civils furent tués et plus de 900 autres furent blessés.

Le 31 mai, Piłsudski fut élu président de la République par la Diète. Connaissant néanmoins les pouvoirs limités de la présidence, Piłsudski refusa le poste et l’un de ses anciens amis, Ignacy Mościcki, fut élu à sa place. Les fonctions officielles de Piłsudski, à part deux mandats de président du Conseil des ministres entre 1926 et en 1928 et en 1930, se limitèrent essentiellement aux postes de ministre des affaires militaires, d’inspecteur général des forces armées et de président du Conseil de guerre.

À l’insu du public, la santé de Piłsudski commença à décliner dans les années 1930. Le 12 mai 1935, il mourut d’un cancer du foie au palais du Belvédère de Varsovie. Les célébrations commencèrent spontanément moins d’une heure après l’annonce de son décès. Elles furent menées par d’anciens soldats des légions polonaises, des membres de l’Organisation militaire polonaise, des vétérans des guerres de 1919-1921 et ses collaborateurs politiques.

Le Parti communiste polonais attaqua immédiatement Piłsudski en le qualifiant de fasciste et de capitaliste même si les fascistes ne le voyaient pas ainsi. Les autres opposants de son régime Sanacja furent néanmoins plus civils. Les socialistes (comme Ignacy Daszyński et Tomasz Arciszewski) et les chrétiens-démocrates (représentés par Ignacy Paderewski, Stanisław Wojciechowski et Władysław Grabski) exprimèrent leurs condoléances. Les partis paysans se divisèrent sur la question, Wincenty Witos fit entendre de féroces critiques mais Maciej Rataj et Stanisław Thugutt exprimèrent leur sympathie. Roman Dmowski et les nationaux-démocrates ne firent que des critiques mesurées. Le clergé catholique polonais exprima ses condoléances par l’intermédiaire du primat de Pologne August Hlond et le pape Pie XI se qualifia d’« ami personnel » du maréchal.

Les minorités religieuses comme les orthodoxes, les protestants, les juifs et les musulmans louèrent Piłsudski pour ses politiques de tolérance religieuse. De même les principales organisations des minorités nationales exprimèrent également leur soutien pour ses politiques de tolérance même s’il fut critiqué par les communistes polonais et les extrémistes ukrainiens, allemands et lituaniens.

Sur la scène internationale, le pape Pie XI organisa une cérémonie spéciale le 18 mai au Saint-Siège, une commémoration fut tenue au siège de la Société des Nations à Genève et des douzaines de messages de condoléances arrivèrent en Pologne de la part de chefs d’État du monde entier dont l’Allemand Adolf Hitler, le Soviétique Joseph Staline, les Italiens Benito Mussolini et Victor-Emmanuel III, les Français Albert Lebrun et Pierre-Étienne Flandin, l’Autrichien Wilhelm Miklas, le Japonais Hirohito et le Britannique George V.

Des cérémonies, des messes et d’immenses obsèques furent organisées ; un train funéraire fit le tour de la Pologne. La Monnaie polonaise émit des pièces commémoratives en argent de 10 złoty à l’effigie du maréchal. Une série de cartes postales et de timbres fut également publiée. Après avoir été exposé pendant deux ans dans la crypte Saint-Léonard de la cathédrale du Wawel à Cracovie, le corps de Piłsudski fut inhumé dans la crypte de la Tour de la cloche d’argent dans la même cathédrale. Selon ses dernières volontés, son cerveau fut disséqué à l’université de Wilno et son cœur fut enterré dans la tombe de sa mère dans le cimetière de Rasos à Wilno. Le déplacement de son corps, demandé par son adversaire de longue date, Adam Stefan Sapieha, alors archevêque de Cracovie, provoqua de nombreuses protestations et des appels à sa destitution.

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Sources : Wikipédia, YouTube.

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