Habib Bourguiba, homme d’état.

Habib Bourguiba, de son nom complet Habib Ben Ali Bourguiba, né probablement le 3 août 1903 à Monastir et mort le 6 avril 2000 dans la même ville, est un homme d’État tunisien, président de la République entre 1957 et 1987.

Avocat formé en France dans les années 1920, il revient en Tunisie pour militer dans les milieux nationalistes. En 1934, à l’âge de 31 ans, il fonde le Néo-Destour, fer-de-lance du mouvement pour l’indépendance de la Tunisie. Plusieurs fois arrêté et exilé par les autorités du protectorat français, il choisit de négocier avec la Quatrième République, tout en faisant pression sur elle, pour atteindre son objectif. Une fois l’indépendance obtenue le 20 mars 1956, il contribue à mettre fin à la monarchie et à proclamer la République, dont il prend la tête en tant que premier président le 25 juillet 1957.

Dès lors, il s’emploie à mettre sur pied un État moderne. Parmi les priorités de son action politique figurent le développement de l’éducation, la réduction des inégalités entre hommes et femmes, le développement économique et une politique étrangère équilibrée, ce qui en fait une exception parmi les dirigeants arabes. Ceci n’empêche pas le développement d’un culte de la personnalité autour de sa personne — il porte alors le titre de « Combattant suprême » — et l’instauration d’un régime de parti unique pendant une vingtaine d’années. La fin de sa présidence, marquée par sa santé déclinante, la montée du clientélisme et de l’islamisme, se conclut par sa destitution, le 7 novembre 1987, à l’initiative de son Premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali.

Installé après sa destitution dans une résidence à Monastir, il meurt le 6 avril 2000 et repose dans le mausolée qu’il s’était fait construire.


C’est à l’âge de 26 ans, en août 1927, que Bourguiba retourne en Tunisie, non seulement avec sa compagne Mathilde et son fils mais aussi avec une connaissance approfondie de la vie politique française sous la Troisième République. Lors de son séjour, il est en effet séduit par les valeurs libérales de la république radicale-socialiste et laïque, longtemps véhiculées par son frère Mohamed. Dès son retour, il épouse Mathilde, Mahmoud Laribi lui servant de témoin, et s’installe à Tunis. Sa famille et son entourage acceptent mal son mariage avec une Française plus âgée que lui, alors qu’il était promis à Chedlia Zouiten (fille de sa cousine germaine Aïcha Bourguiba). Malgré cela, Mahmoud lui apporte son aide en l’invitant à vivre dans sa villa du Kram. Il emménage par la suite à La Marsa puis à Tunis. Pour le moment, Bourguiba ne s’intéresse guère à la politique mais plutôt au travail, au logement et à sa famille, tout avocat débutant devant faire trois ans de stages chez un autre professionnel. Pendant près d’un an, d’octobre 1927 à octobre 1928, Bourguiba enchaîne les stages : il est d’abord engagé par un certain Me Cirier, qui le congédie au bout de six semaines, puis chez Me Pietra, associé à Me Scemama, qui le confine aux travaux d’écriture et ne le paye qu’au bout de deux mois. Bourguiba démissionne pour travailler chez Me Salah Farhat, secrétaire général du Destour, et cela jusqu’à ce que Me Sebault l’engage pour 600 francs par mois, ce qui mène Bourguiba à travailler pour lui un an de plus que ses trois années obligatoires.

Dans le contexte de l’ordre colonial régnant en Tunisie, le jeune Bourguiba ressent les effets de l’inégalité, notamment par une phase de chômage de près d’un an. Cette inégalité le choque et le mène à entreprendre des discussions avec ses amis tunisiens mais aussi français, qui tous se mettent d’accord sur la nécessité d’entreprendre une démarche réformiste visant à faire de la Tunisie un pays analogue à la France, à savoir libéral, moderne et laïc. Cependant, il se montre attaché à l’identité nationale. En effet, lors de sa participation, le 8 janvier 1929, à une conférence donnée à l’association culturelle L’Essor par Habiba Menchari, une jeune femme dévoilée qui plaide pour la cause de l’émancipation de la femme, il n’hésite pas à défendre le port du voile en affirmant que la Tunisie court à la déchéance de sa personnalité et doit veiller à préserver ses coutumes et traditions qui demeurent les dernières défenses d’une identité nationale en péril. Cela surprend alors les libéraux comme André Duran-Angliviel, sa sœur Eve Fichet, journaliste sous le pseudonyme d’Eve Nohelle, le syndicaliste Joachim Durel et l’avocat Mohamed Noomane. La polémique qui s’ensuit oppose pendant près d’un mois Bourguiba dans L’Étendard tunisien à Durel dans Tunis socialiste. Ce dernier s’étonnant qu’il ait épousé une Française, Bourguiba éclaircit les choses en déclarant qu’ils étaient là pour donner à leur fils l’éducation et la culture nécessaires pour en faire un Tunisien.

L’année 1930 marque l’apogée de la colonisation en Afrique du Nord, ce qui mène la France à fêter le centenaire de la colonisation de l’Algérie en organisant un congrès eucharistique en Tunisie. À l’occasion, plusieurs milliers d’Européens envahissent la capitale et se rendent à la cathédrale Saint-Louis de Carthage déguisés en croisés, conduisant à l’humiliation et à la révolte du peuple qui proteste contre ce qu’il considère comme une violation d’une terre d’islam par la chrétienté. Les manifestants, durement réprimés, sont traînés en justice et défendus pour certains par Bourguiba qui n’a pas participé au mouvement. Il demeure aussi neutre lorsque Tahar Haddad est relevé de ses fonctions de notaire.

Au début des années 1930, Habib Bourguiba, ressentant les effets des inégalités coloniales, intègre le principal parti du mouvement national tunisien en compagnie de son frère M’hamed et de ses camarades Bahri Guiga, Tahar Sfar et Mahmoud El Materi. Révolté par la tenue du trentième congrès eucharistique, qui se déroule du 7 au 11 mai 1930 à Carthage et qu’il considère comme une « violation de la terre d’islam », le jeune groupe nationaliste décide d’agir. Avec les préparatifs de la célébration grandiose des cinquante ans du protectorat et la visite qu’effectue le président français Paul Doumer à cette occasion, les milieux nationalistes s’agitent. Bourguiba dénonce, dans le journal Le Croissant dirigé par son cousin Abdelaziz El Aroui, les réjouissances qu’il qualifie d’« offense humiliante à la dignité du peuple tunisien à qui il rappelle la perte de sa liberté et de son indépendance ». Dans ce cadre, les dirigeants destouriens se réunissent en urgence à l’hôtel d’Orient, début février 1931, où il est décidé de constituer un comité de soutien au journal de Chedly Khairallah, La Voix du Tunisien, qui passe d’hebdomadaire à quotidien et compte parmi ses rédacteurs la jeune équipe nationaliste.

Bourguiba, qui multiplie ses articles dans L’Étendard tunisien et la Voix du Tunisien, dénonce les tentatives visant la personnalité tunisienne mais aussi le système des décrets beylicaux et les avantages des Européens, réclamant l’accès des Tunisiens à tous les postes administratifs29. Il ne tarde pas à définir sa conception du protectorat qu’il remet lui-même en question, non plus seulement ses effets comme s’acharnent à le faire ses aînés. Dans un article du 23 février 1931, il explique que pour « un peuple sain, vigoureux, que les compétitions internationales ou une crise momentanée ont forcé à accepter la tutelle d’un État fort, le contact d’une civilisation plus avancée détermine en lui une réaction salutaire. Une véritable régénération se produit en lui et, grâce à une judicieuse assimilation des principes et des méthodes de cette civilisation, il arrivera fatalement à réaliser par étapes son émancipation définitive ».

La Voix du Tunisien ne tarde pas à devenir un journal très populaire grâce à l’originalité avec laquelle Bourguiba, Sfar, Guiga et El Materi abordent les problèmes. Leur raisonnement nouveau attire non seulement l’intérêt de l’opinion publique, mais aussi celle des « prépondérants », grands propriétaires terriens et hommes d’affaires, qui exercent une grande influence sur l’administration coloniale. Hostiles à leurs écrits osés, ils parviennent à obtenir de la résidence la censure des journaux nationalistes, le 12 mai 1931. Quelques jours plus tard, des poursuites sont engagées à l’encontre de Habib et M’hamed Bourguiba, Bahri Guiga, Salah Farhat et Mahmoud El Materi31. Cependant, ils parviennent à obtenir le renvoi de leur procès jusqu’au 9 juin. Ce jour-là, plusieurs personnes viennent apporter leur soutien aux inculpés et les porter en triomphe, alors que le report du procès est à nouveau prononcé. En réponse, François Manceron, résident général de France en Tunisie, voulant mettre fin à la contestation nationaliste, parvient à semer la zizanie entre Khairallah, propriétaire du journal et les jeunes journalistes. Un conflit éclate quant à la direction du journal ; le comité de rédaction exige en réponse d’assurer la direction du quotidien mais, devant le refus de Khairallah, décide de quitter le journal.

Le groupe reste en contact et décide de créer son propre journal grâce à l’aide du pharmacien Ali Bouhageb : c’est ainsi que L’Action tunisienne voit le jour avec un comité de rédaction formé par Habib et M’hamed Bourguiba, Bahri Guiga, Tahar Sfar, Mahmoud El Materi, Ali Bouhageb et Béchir M’hedhbi. Le 1er novembre 1932, son premier numéro est publié, Bourguiba consacrant son premier éditorial au budget. Déçus par la modération résignée de leurs aînés, les jeunes nationalistes se déchaînent et prennent la défense du « petit peuple ». Bourguiba, qui devient de plus en plus connu grâce à ses écrits, sort fréquemment dans les cercles tunisois qu’il vient tout juste de connaître et s’enivre de ses succès de salon à Tunis et à Hammam Lif où il fréquente la famille Boulakbeche. Il se montre clair et précis dans ses écrits, ce qui révèle un polémiste de talent grâce à ses solides arguments de juriste : il s’attache au fait de démontrer le mécanisme de l’exploitation coloniale en remontant des effets aux causes, tout en s’intéressant aux phénomènes sociaux, appelant les ouvriers et les étudiants à s’organiser pour mieux se défendre contre l’exploitation. De même, il incite à la défense et à la sauvegarde de la personnalité tunisienne.

Avec la crise économique qui sévit et la modération résignée des nationalistes, Bourguiba et ses camarades pensent qu’il suffirait d’une bonne cause pour relancer le mouvement national sur de nouvelles bases en adoptant une nouvelle méthode. En février 1933, lorsque M’hamed Chenik, banquier et président de la Coopérative tunisienne de crédit, s’attire les foudres de la résidence, Bourguiba est le seul à le défendre, trouvant que cette affaire lui permettrait de rallier la classe bourgeoise considérée comme collaboratrice de la France et d’unifier le pays autour du nationalisme. Cependant, cela ne se solde qu’avec la démission de Guiga, M’hedhbi et Bouhageb. Ainsi, Bourguiba abandonne son cabinet et décide de tenir le journal seul. Mais l’occasion de s’exprimer ne tarde pas à se présenter : l’affaire des naturalisés tunisiens, qui a tant agité les nationalistes au cours des années 1920, refait surface, en ce début 1933, avec les protestations des Bizertins contre l’inhumation d’un naturalisé dans un cimetière musulman. Bourguiba décide de réagir et de mener une campagne dans L’Action tunisienne, partiellement reprise par l’ensemble des journaux nationalistes, où il dénonce une tentative visant « à la francisation de tout le peuple tunisien ».

La prise de position ferme de Bourguiba lui fait acquérir une popularité dans les milieux nationalistes. Dans ce cadre, le congrès du Destour qui se déroule les 12 et 13 mai à Tunis, se termine en faveur du groupe de L’Action tunisienne, élu à l’unanimité à la commission exécutive du parti. Cette nouvelle place importante leur permet d’obtenir une solide position et d’influencer le parti dans le but d’unir toutes les tendances au sein d’un front nationaliste. Pendant ce temps, l’agitation consécutive à l’affaire des naturalisations se poursuit à Tunis. En réponse, la résidence décide le 31 mai la suspension des journaux nationalistes, y compris L’Action tunisienne, et l’interdiction du Destour. L’État français, estimant que Manceron a agi tardivement à faire preuve de fermeté, le remplace par Marcel Peyrouton le 29 juillet 1933. Dans ce contexte de répression, Bourguiba, privé de moyens d’expression et prisonnier de la structure du Destour, aspire à retrouver son autonomie.

Le 8 août, l’occasion pour s’exprimer se présente lorsque des incidents éclatent à Monastir à la suite de l’inhumation de force dans le cimetière musulman de l’enfant d’un naturalisé. À la suite des affrontements entre population et forces de l’ordre, Bourguiba parvient à convaincre les Monastiriens de le choisir comme avocat et se rend en délégation de protestation auprès du bey, le 4 septembre. Les hautes instances du parti y voyant le prétexte attendu pour circonscrire un activisme qui leur déplaît, décide d’infliger un blâme au jeune nationaliste. Bourguiba, qui considère le Destour et ses dirigeants comme des obstacles à ses ambitions, décide de démissionner du parti le 9 septembre. Il tire très vite les leçons de cette campagne : ce succès obtenu par des soulèvements populaires violents montre l’échec des méthodes favorites des destouriens, faites de pétitions et d’envois de télégrammes. Seule la violence de groupes déterminés peut amener la résidence à reculer et à négocier des solutions politiques ; ce sera sa ligne de conduite jusqu’en 1956.

Après sa démission de la commission exécutive du Destour, Bourguiba se retrouve à nouveau seul. Cependant, ses jeunes camarades de L’Action tunisienne se retrouvent rapidement en conflit avec les caciques du parti, ce qui se solde par l’exclusion de Guiga le 17 novembre 1933 et la démission d’El Materi, M’hamed Bourguiba et Sfar de la commission exécutive le 7 décembre. Le noyau destourien « rebelle », rejoint par Bourguiba, décide d’entreprendre une campagne d’explications auprès des militants, alors que le Destour lance une campagne de propagande les visant. Ainsi, ils se rendent dans des zones gravement touchées par la crise économique, notamment à Ksar Hellal et Moknine où on leur réserve un accueil hostile. L’occasion de s’expliquer leur est donnée le 3 janvier 1934 par Ahmed Ayed, un notable de Ksar Hellal. Le soir venu, ils se réunissent chez lui pour expliquer aux présents les raisons de leur conflit avec le Destour et définir leur conception de la lutte nationaliste.

Les discours et la détermination à agir de cette nouvelle génération trouvent un écho important auprès de la population qui n’hésite pas à critiquer la « négligence manifestée par la direction du Destour pour défendre leurs intérêts ». Face au refus de la commission exécutive d’organiser un congrès extraordinaire et grâce au soutien des masses et de commerçants importants, les « scissionnistes » organisent leur propre congrès à Ksar Hellal le 2 mars 1934. Lors des assises, Bourguiba appelle les congressistes à choisir « les hommes qui auront à défendre en votre nom la libération du pays ». Le congrès se solde par la création d’un nouveau parti, le Néo-Destour, dont la présidence est confiée à Mahmoud El Materi alors que Bourguiba en devient le secrétaire général.

Une fois le parti constitué, le Néo-Destour doit se démarquer et acquérir un poids sur la scène politique. Dans ce cadre, il doit faire face au résident général, Marcel Peyrouton, désigné pour mettre fin à l’agitation nationaliste, dans une conjoncture de crise économique qui permet de séduire une plus large audience. Pour ce faire, il doit acquérir un poids sur la scène politique, diffuser son idéologie, rallier les sympathisants d’un Destour toujours puissant mais également convaincre les masses populaires que le Néo-Destour est leur défenseur, les invitant à y adhérer pour retrouver « une dignité malmenée par un demi-siècle de protectorat ».

Dans ce cadre, Bourguiba sillonne le pays et se démarque rapidement des caciques du Destour par sa nouvelle méthode de communication. Les masses, ayant toujours été laissées à elles-mêmes, sont séduites par son discours et y adhèrent. Des cellules se créent et une structure se met en place dans tout le pays, faisant du Néo-Destour une machine plus efficace que toutes les formations nationalistes l’ayant précédé. Si les aînés s’adressent à la puissance coloniale pour faire aboutir leurs revendications, les scissionnistes s’adressent au peuple. Sur la scène internationale, le Néo-Destour parvient à bénéficier du soutien de la gauche française, notamment du philosophe et homme de gauche Félicien Challaye, qui apporte son soutien au mouvement.

Cependant, en Tunisie, le Néo-Destour doit faire face à la forte opposition du résident général Peyrouton qui, dans un premier temps, soutient l’initiative des « scissionnistes », y voyant un moyen d’affaiblir le mouvement national, mais se rétracte rapidement à cause de la nouvelle méthode de communication victorieuse et des revendications de la nouvelle formation. En effet, Bourguiba et le Néo-Destour ne tardent pas à hausser le ton en demandant la souveraineté nationale et l’avènement d’une Tunisie indépendante « accompagnée d’un traité garantissant à la France une prépondérance aussi bien dans le domaine politique que dans le domaine économique par rapport aux puissances étrangères », dans un article publié dans L’Action tunisienne.

Toutes ces exigences provoquent un conflit entre le gouvernement français et le mouvement nationaliste, d’autant plus que les responsables du parti engagent une action d’envergure à travers le pays pour sensibiliser les populations à leur message. Ce climat de tensions mène la résidence à répondre aux revendications par une série de mesures d’intimidation. La répression se fait plus violente dans le pays : Peyrouton interdit tous les journaux de gauche encore publiés, notamment Tunis socialiste et les Français L’Humanité et Le Populaire, le 1er septembre 1934. Le 3 septembre, des rafles sont organisées à l’encontre des dirigeants des principaux partis politiques du pays, à savoir les deux Destour et le Parti communiste tunisien. Bourguiba est arrêté puis expédié à Kébili, dans le Sud sous administration militaire. Pendant ce temps, l’arrestation des principaux leaders engendre le mécontentement des populations. Alors que Sfar et Guiga tentent d’apaiser l’agitation, Bourguiba et Salah Ben Youssef sont pour son maintien. Des émeutes éclatent dans tout le pays, conduisant la résidence à renforcer sa répression. Très vite, le Sud tunisien regroupe la majorité de l’élite politique tunisienne : les deux frères Bourguiba à Tataouine, El Materi à Ben Gardane, Guiga à Médenine et Sfar à Zarzis.

Le 3 avril 1935, tous les déportés sont transférés à Bordj le Bœuf. Bien que ravis de se retrouver, ils ne tardent pas à entrer en conflit quant à la ligne que le parti doit tenir. Tandis que la majorité des détenus sont pour l’estompement de l’agitation et la révocation des méthodes inaugurées en 1934, Bourguiba est opposé à toute concession. Bientôt un conflit éclate entre les internés qui accusent Bourguiba de les avoir « menés au gouffre » ; seul Ben Youssef ne s’oppose pas à l’action menée depuis le congrès constitutif mais pense qu’il faut sortir de prison à tout prix pour tenter de sauver ce qui peut encore l’être. Cependant, le conflit s’estompe peu à peu face aux conditions difficiles qui leur sont imposées pour les amadouer.

Dans ce contexte, le début de l’année 1936 est marqué par le remplacement de Peyrouton par Armand Guillon, nommé en mars. Alors que le pays est secoué depuis deux ans par l’agitation nationaliste, le gouvernement français le charge de rétablir le calme. Dans ce cadre, il favorise le dialogue avec les nationalistes qu’il libère le 23 avril. Bourguiba est envoyé à Djerba où il reçoit la visite du nouveau résident général qui est prêt à s’entendre avec eux pour apaiser les tensions et poursuivre une politique humaine et libérale. Le 22 mai, il est permis aux leaders de regagner leurs foyers, tandis qu’en France la gauche, proche des milieux nationalistes, prend le pouvoir avec l’installation du gouvernement de Léon Blum en juin. Ils ne tardent pas à rencontrer Guillon qui, en guise de bonne foi, restaure les libertés restreintes. Très satisfaits de leur entrevue avec Guillon, les leaders sont maintenant convaincus que l’avènement du gouvernement Blum et l’arrivée de Guillon ouvriraient les portes des négociations qui mèneraient vers l’indépendance, même s’il ne le déclarent pas ouvertement.

Le 10 juin 1936, le conseil national du Néo-Destour se réunit pour établir une nouvelle politique vis-à-vis du gouvernement français. Il s’achève en lui accordant un « préjugé favorable » et par l’élaboration d’une série de revendications jugées minimales dont il attend une satisfaction rapide. À la fin de la réunion, Bourguiba est envoyé à Paris pour exposer la plate-forme de son parti. En France, il se rapproche des jeunes étudiants nationalistes tels que Habib Thameur, Hédi Nouira et Slimane Ben Slimane. De même, il rencontre Pierre Viénot, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, le 6 juillet. Cette entrevue est très mal vue en Tunisie : c’est pourquoi leurs entrevues ultérieures se font en secret. Mais la prudence des autorités françaises s’oppose aux espoirs des militants tunisiens et certains pensent même qu’il s’agit d’une illusion. De retour à Tunis, en septembre, le climat politique a changé avec la restauration des libertés, ce qui permet l’expansion du Néo-Destour qui voit le nombre de ses jeunes militants augmenter.

Le résident général en Tunisie parle à la fin de l’année de réformes et d’assimilation de la Tunisie. Ces propos sont à l’origine de mouvements sociaux éclatant au début de l’année 1937. Viénot en voyage en Tunisie réagit en déclarant que « certains des intérêts privés des Français de la Tunisie ne se confondent pas avec l’intérêt de la France ». Pendant ce temps, Bourguiba se rend à nouveau à Paris puis à la conférence sur l’abolition des capitulations tenue en avril à Montreux (Suisse). Il y rencontre de nombreux représentants nationalistes arabes dont l’émir druze Chakib Arslan, l’Algérien Messali Hadj et l’Égyptien Nahas Pacha.

En juin 1937, le gouvernement Blum démissionnaire est remplacé par le gouvernement de Camille Chautemps. Face aux atermoiements du gouvernement, les nationalistes reprennent leur combat et s’emploient activement à concrétiser leurs revendications. Dans ce contexte, Bourguiba souhaite qu’Abdelaziz Thâalbi, fondateur du Destour, rejoigne le Néo-Destour, pour consolider ses positions face au nouveau gouvernement. Cela n’arrivant pas, il fait escamoter la réunion de conciliation prévue entre les délégations du Destour et du Néo-Destour puis s’emploie à perturber les rassemblements publics de son adversaire. À Mateur, les affrontements font des morts et des blessés mais Bourguiba réussit à s’imposer comme le seul leader du mouvement nationaliste et rejette définitivement le nationalisme panarabe et anti-occidental ; le divorce est consommé entre les deux partis. Par peur des attaques, les destouriens renoncent aux réunions publiques. Il ne leur reste plus que la presse pour répondre à leurs adversaires.

Cependant, Bourguiba fait figure de modération quant à ses relations avec la France tandis qu’apparaissent au sein du parti deux nouvelles mouvances : la première, modérée, est dirigée par El Materi, Guiga et Sfar et favorise le dialogue tandis que la deuxième, radicale, est menée par les jeunes membres, notamment Nouira, Ben Slimane et Thameur, qui préconisent l’affrontement. Bourguiba hésite entre les deux mouvances car il a besoin du soutien des jeunes du parti pour asseoir sa domination sur le Néo-Destour, où le bureau politique est encore entre les mains des membres fondateurs, toujours aussi influents. Toutefois, il apaise les tensions des jeunes, estimant qu’un affrontement avec la France n’aurait que de mauvaises conséquences et que le dialogue peut encore être favorisé73. Début octobre 1937, il s’envole pour Paris afin de poursuivre les négociations mais rentre sans résultats solides. Ainsi, il réalise qu’il n’y a plus rien à attendre de la France.

À l’occasion du second anniversaire de son retour en Tunisie, le 1er juin 1957, Bourguiba désire proclamer la république, mais la crise des rapports franco-tunisiens due à la suspension de l’aide financière de la France, ajourne l’événement. Le 22 juillet, le bureau politique du Néo-Destour annonce la convocation des membres de l’Assemblée constituante à une séance extraordinaire organisée le 25 juillet. La séance débute à 9 h 23 dans la salle du trône du palais du Bardo sous la présidence de Jallouli Farès et en présence du corps diplomatique. Le Premier ministre Bourguiba et les membres de son gouvernement, à l’exception de Béchir Ben Yahmed qui n’est pas parlementaire, siègent dans les rangs des constituants. Ouvrant la séance, Farès souligne que les constituants sont appelés à se prononcer sur la forme du régime. À 15 h 30, Bourguiba commence un procès méthodique du règne des beys, accusant ces derniers de bassesse et de trahison. Il conclut finalement en appelant à la proclamation de la République :

« Le peuple tunisien a atteint un degré de maturité suffisant pour assumer la gestion de ses propres affaires. Je sais toute l’affection qu’il me porte. Certains ont pensé que je pourrais prendre en charge ses destinées. Mais j’ai un tel respect pour le peuple tunisien que je ne lui souhaite pas de maître et que le seul choix que je puisse lui indiquer est le choix de la République. »

Finalement, un vote à l’unanimité abolit un régime monarchique vieux de 252 ans et instaure un régime républicain qui s’appuie sur le seul Néo-Destour. Les biens du bey sont confisqués et servent à régler la dette de l’État. Bourguiba est chargé de la présidence de la République, dans l’attente de la promulgation d’une nouvelle Constitution. Par la même occasion, il annonce la démission de son gouvernement et en forme un second, où il occupe le poste de chef du gouvernement en même temps que celui de président de la République.

Le 8 février 1958, l’armée française bombarde le village frontalier de Sakiet Sidi Youssef et fait 72 morts et plusieurs blessés7. Le soir même, Bourguiba annonce la « bataille de l’évacuation » de Bizerte et proclame, le 12, l’interdiction de l’entrée dans les eaux territoriales à tout navire de guerre français puis, le 14, fait adopter par l’Assemblée constituante une loi abrogeant la convention de 1942 qui stipulait que « Bizerte ne faisait pas partie du territoire tunisien et était un port français ».

Grâce à la pression diplomatique, il obtient de la France l’évacuation du territoire tunisien et la concentration de son armée sur la base de Bizerte. Trois ans plus tard, à la suite de la meurtrière crise de Bizerte, les négociations aboutissent, le 15 octobre 1963, à l’évacuation de la base.

Quoiqu’elle connaisse, durant les années 1970, une période de relance économique grâce à l’adoption d’une politique de libéralisation de l’économie, la Tunisie n’est pas à l’abri des convulsions politiques, sociales ou économiques qui s’amplifient tout particulièrement au milieu des années 1980. Le clientélisme prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à étouffer le développement économique et social du pays. La situation devient d’autant plus complexe que l’âge avancé de Bourguiba, l’aggravation de son état de santé et son incapacité à gérer les affaires de l’État, attisent les convoitises de tous ceux qui, autour de lui, s’entre-déchirent pour la succession. Le pays s’engage ainsi dans une crise politique et sociale étouffante et rendue encore plus grave par la dégradation de la situation économique qui est perceptible à travers la paralysie des rouages de l’État, aiguisant le sentiment d’inquiétude, de désespoir et de perte de confiance.

Le 26 janvier 1978 intervient ce qu’on appellera le Jeudi noir. À la suite d’un appel à la grève générale de l’UGTT, des milliers de manifestants, des jeunes venus de la périphérie de Tunis, convergent vers la médina, les rues commerçantes du centre-ville et les quartiers bourgeois du Belvédère et de Mutuelleville. Ils dressent des barricades, brisent des vitrines et mettent le feu à des bâtiments administratifs. À midi, Bourguiba signe l’ordre à l’armée d’intervenir. On dénombre finalement des dizaines voire des centaines de morts selon les sources. L’écrivain Mohsen Toumi avance : « Nos propres estimations, à l’époque, recoupées par celles d’autres enquêteurs, aboutiront à 200 morts au moins et 1 000 blessés ». Dans l’après-midi, Bourguiba décrète l’état d’urgence et un couvre-feu qui dure près de trois mois. Abdelwahab Meddeb, autre écrivain tunisien, conclut : « On s’étonne à découvrir que le carnage du 26 janvier 1978 présente une scénographie répressive ressemblant à s’y méprendre à celle qui se déploya un certain 9 avril 1938. L’événement, qui confirmait l’entrée du Néo-Destour dans l’histoire, le 9 avril 1938, se projette sur l’événement qui prélude à sa sortie de l’histoire, le 26 janvier 1978 […] Dans les deux cas, un processus politique échappait à l’autorité du moment. Allant crescendo, il fallait en briser l’élan ». Il faut attendre près de vingt mois après le Jeudi noir pour que se tienne, le 5 septembre 1979, le nouveau congrès du PSD. Fidèle à sa stratégie permanente visant à ne pas rouvrir les blessures, Bourguiba donne pour consigne de tourner la page. Dans son discours d’ouverture, invoquant l’intérêt national, il appelle « tous les Tunisiens, quelles que soient les divergences d’opinion et d’orientation, à soutenir l’édifice étatique, instrument de la renaissance nationale, de la sécurité et de la stabilité ». Dans ce climat d’unité apparente, le congrès se déroule dans l’ambiguïté car le fossé s’est encore élargi entre le président et les faucons rejetant l’ouverture et le multipartisme au nom de l’unité nationale. Dans ce climat, le congrès vote une résolution d’exclusion du PSD à l’encontre d’Achour, secrétaire général de l’UGTT, et de plusieurs ministres démissionnaires. Les faucons tentent ensuite d’imposer Nouira en le faisant élire secrétaire général du parti. Après intervention de Bourguiba, ces décisions ne sont pas publiées et ne seront annoncées qu’une seule fois à la radio nationale.

Au congrès du PSD tenu en avril 1981, on assiste à une proclamation historique de Bourguiba en faveur du pluralisme politique : « Le degré de maturité atteint par le peuple tunisien, les aspirations des jeunes et l’intérêt qu’il y a à faire participer tous les Tunisiens, quelles que soient leurs opinions à l’intérieur ou à l’extérieur du parti dans la prise de décision, nous invitent à dire que nous ne voyons pas d’objection à ce que des organisations nationales politiques ou sociales voient le jour ». Cette ouverture échoue toutefois en raison de l’affrontement électoral interne dans la capitale, à l’occasion des élections législatives, et malgré les efforts du nouveau Premier ministre Mohamed Mzali. Du coup, la lutte pour la succession s’accentue. Dans ce contexte, Wassila Bourguiba déclare dans Jeune Afrique (28 février 1982) : « Avec la Constitution telle qu’elle est, la continuité est artificielle et le risque d’un rejet populaire n’est pas exclu. Le peuple tunisien respecte Bourguiba mais la véritable continuité sera assurée lorsque l’œuvre de Bourguiba sera poursuivie démocratiquement par un président élu ». Habib Achour confie au même journal (11 août) : « Je suis pour la révision de la Constitution de manière à ce que tous les candidats qui le souhaitent puissent se présenter librement ». Bourguiba s’exécute en légalisant deux nouveaux partis politiques le 19 novembre 1983 : le Mouvement des démocrates socialistes et le Parti de l’unité populaire issu d’anciens alliés de Ben Salah.

Fin décembre 1983, le gouvernement annonce l’augmentation des prix du pain et des céréales. Les premières réactions fusent du sud : Douz, Kébili, El Hamma, Gabès puis Kasserine se révoltent. Tunis et sa banlieue  s’embrasent le 3 janvier 1984 et les émeutes se poursuivent pendant trois jours malgré la proclamation de l’état d’urgence et le couvre-feu décrétés dès le 1er janvier. Officiellement, ces nouveaux incidents font 70 morts. Jeune Afrique du 18 janvier avance, d’après son décompte effectué dans les hôpitaux, le chiffre de 143 morts et d’un millier d’arrestations. Le 6 janvier, Bourguiba convoque la télévision et indique : « Toutes les augmentations sont annulées. Que Dieu bénisse le peuple tunisien ».

Ce coup de théâtre soulève l’enthousiasme du pays. Paul Balta écrit dans Le Monde du 10 janvier 1984 : « Les habitants des ceintures rouges de Tunis et des grandes villes, souvent au-dessous du seuil de la pauvreté, qui rejoignent dans leur révolte les populations déshéritées du bled, ont manifesté leur colère plus violemment et en plus grand nombre que le 26 janvier 1978 ». Mohamed Charfi estime le 27 janvier 1984 :

« C’est une crise de société […] Les transformations sociales n’ont pas été accompagnées de transformations politiques […] d’où la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à l’origine des problèmes de la crise du régime ».

Mohsen Toumi déclare pour sa part : « Ceux que les communiqués officiels appellent des chômeurs, des oisifs, des éléments hostiles, c’est-à-dire les victimes du mal développement […] se trouvent en rupture organique avec tout ce qui compose l’establishment, pouvoir et opposition légale confondus ». Pourtant, le Premier ministre Mzali fait le vide autour de Bourguiba. En juillet 1985, Allala Laouiti, fidèle compagnon du président, est remplacé par Mansour Skhiri et éloigné du palais présidentiel tout comme Bourguiba Jr., conseiller à la présidence, qui est limogé par son père le 7 janvier 1986. Pour tenter de résoudre la crise économique qui s’aggrave, Bourguiba remplace Mzali et désigne, le 8 juillet, Rachid Sfar au poste de Premier ministre avec pour mission de mettre en œuvre un plan d’ajustement structurel. Ces crises successives favorisent la montée de l’islamisme et alimentent la paranoïa du président qui s’assure finalement le soutien du général Zine el-Abidine Ben Ali qui est nommé ministre de l’Intérieur puis promu Premier ministre en octobre 1987. Commencé dans une atmosphère de libéralisme et de laïcisation de la société tunisienne, le règne de Bourguiba s’achève dans une atmosphère crépusculaire alimentée par la crise économique et financière.

Dans la nuit du 6 novembre 1987, un groupe de sept médecins tunisiens signent un rapport médical qui certifie l’incapacité mentale du président. Ben Ali le dépose en s’appuyant sur l’article 57 de la Constitution de 1959 et prend en main le pays. Dans leur livre Notre ami Ben Ali, les journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi racontent en ces termes la prise de pouvoir par Ben Ali :

«  Sept médecins dont deux militaires sont convoqués en pleine nuit, non pas au chevet du malade Bourguiba, mais au ministère de l’Intérieur. Parmi eux se trouve l’actuel médecin du président, le cardiologue et général Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les représentants de la faculté d’établir un avis médical d’incapacité du président. « Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans » proteste un des médecins. « Cela ne fait rien ! Signe ! » tranche le général Ben Ali. »

Dans sa déclaration du lendemain matin, Ben Ali rend hommage aux « énormes sacrifices » consentis par Bourguiba, en compagnie d’hommes valeureux, au service de la libération de la Tunisie et de son développement. Élu président en 1989, il poursuivra la politique de Bourguiba dont il se positionne comme le fils spirituel, comblant ainsi les vœux de Bourguiba qui désire « gouverner après sa mort ».

Selon plusieurs sources, les services secrets italiens auraient joué un rôle important dans la chute de Bourguiba. Dans un entretien à La Repubblica du 11 octobre 1999, l’amiral Fulvio Martini (ancien directeur du SISMI) confirme cette hypothèse : « Tout a commencé avec la visite en 1984 en Algérie du président du Conseil italien Bettino Craxi » explique-t-il. « Les Algériens, inquiets de la déstabilisation croissante en Tunisie, étaient alors prêts à intervenir » dans ce pays en raison des menaces portées sur leurs intérêts stratégiques. Ainsi, l’armée algérienne aurait été prête à envahir la partie du territoire tunisien où transite le pipeline qui conduit le gaz naturel algérien jusqu’en Sicile. « En 1985, M. Craxi m’a demandé de me rendre en Algérie pour y rencontrer les services secrets […] l’objectif était d’éviter un coup de tête » algérien selon Martini. « À partir de ce moment a commencé une longue opération de politique étrangère dans laquelle les services secrets ont eu un rôle extrêmement important. À la fin, nous avons estimé que le général Ben Ali était l’homme capable de garantir, mieux que Bourguiba, la stabilité en Tunisie » ajoute-t-il. « Nous avons proposé cette solution aux Algériens qui en ont parlé aux Libyens. Je suis allé en parler aux Français […] Le chef des services secrets de l’époque, le général René Imbot, m’a traité avec arrogance et m’a dit que nous autres Italiens, nous ne devions pas nous mêler de la Tunisie, qu’il s’agissait de l’empire français » affirme Martini.

Il s’agissait donc d’organiser un coup d’État, le plus invisible possible, et c’est ainsi que l’idée d’un « putsch médical » aurait pris forme. L’Italie aurait garanti le ralliement du Premier ministre Ben Ali et ce choix aurait rencontré l’approbation des Algériens ainsi que des Libyens. « C’est vrai, l’Italie a remplacé Bourguiba par Ben Ali », conclut Martini alors que La Repubblica avait cité, le 10 octobre 1999, un rapport exposé le 6 octobre précédent par Martini devant une commission parlementaire italienne. Pour sa part, Craxi dément, ce même 10 octobre, une participation des services secrets italiens à l’accession au pouvoir de Ben Ali. « Il n’y a aucune manœuvre ni interférence italienne dans les événements qui ont porté le président Ben Ali au pouvoir en 1987 » affirme-t-il au bureau de l’AFP à Tunis. Selon Le Monde, ces révélations de Martini n’auraient toutefois pas convaincu les spécialistes car Craxi était un ami de Bourguiba.

Afin d’éviter sa récupération par des opposants, Bourguiba est évacué du palais présidentiel de Carthage quelques jours plus tard pour Mornag, près de Tunis, où il est assigné à résidence avant d’être transféré le 22 octobre 1988 à Monastir, où il vit avec le soutien d’une équipe médicale. Il se dit officiellement bien traité par le nouveau pouvoir. Souffrant de divers problèmes de santé, dont des troubles de l’élocution et de l’attention, Bourguiba connaît de graves problèmes de santé à la fin des années 1990. Il reçoit parfois quelques visiteurs étrangers et le président Ben Ali.

Le 5 mars 2000, Bourguiba est hospitalisé en urgence à l’hôpital militaire de Tunis à la suite d’une pneumopathie. Son état étant jugé critique, il subit une ponction pleurale aux soins intensifs. Sa santé s’étant améliorée, il quitte l’hôpital le 13 mars pour regagner sa résidence. Il y meurt le 6 avril, à 9 h 50, à l’âge officiel de 96 ans. Le président Ben Ali décide un deuil national de sept jours alors que l’Algérie décrète un deuil de trois jours. Le président algérien Abdelaziz Bouteflika reconnaît « l’une des personnalités du Maghreb les plus marquantes du XXe siècle dont l’Afrique et le monde peuvent s’enorgueillir » et le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, rend hommage à « l’homme de paix » et à « l’architecte de l’Organisation de l’unité africaine ».

En fin d’après-midi, sa dépouille est enveloppée dans un linceul blanc, comme le veut la tradition, et portée à bout de bras par des membres de la Chabiba, organisation de jeunesse du Rassemblement constitutionnel démocratique, reconnaissables à leurs tuniques rouges ; elle est déposée au milieu de la cour de la maison familiale, recouverte du drapeau national et entourée de membres de la Chabiba. Son fils Habib Jr., sa belle-fille et sa fille adoptive Hajer reçoivent les condoléances des notables de la ville et du gouvernorat. Bourguiba est enterré le 8 avril 2000, dans l’après-midi, dans son mausolée. Après une brève cérémonie à la mosquée Bourguiba, sa dépouille est transportée sur un affût de canon recouvert du drapeau national et tirée par un véhicule militaire encadré de détachements de l’armée tunisienne. Parmi les personnalités étrangères invitées figurent les présidents français Jacques Chirac, algérien Abdelaziz Bouteflika, palestinien Yasser Arafat et égyptien Mohammed Hosni Moubarak. Après la mise en terre, le président Ben Ali prononce une oraison funèbre dans laquelle il salue le « combat loyal et dévoué » de Bourguiba pour la Tunisie. Les conditions des obsèques sont pourtant soumises à la critique de la presse internationale qui pointent la brièveté de la cérémonie, le peu d’invités étrangers et l’absence de retransmission à la télévision qui diffuse des cérémonies animalières pendant le convoi funéraire.

Le 26 septembre 2012, un militant salafiste est condamné à huit mois de prison ferme par le tribunal de première instance de Monastir pour avoir profané le mausolée de Bourguiba.

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Sources : Wikipédia, YouTube.

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